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	<title>histoirepolitique &amp;laquo; WordPress.com Tag Feed</title>
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	<description>Feed of posts on WordPress.com tagged "histoirepolitique"</description>
	<pubDate>Sat, 26 Jul 2008 11:07:11 +0000</pubDate>

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<title><![CDATA[Comprendre Betancourt par André-Marcel d’Ans]]></title>
<link>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=275</link>
<pubDate>Fri, 04 Jul 2008 15:04:11 +0000</pubDate>
<dc:creator>nadeau</dc:creator>
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<description><![CDATA[Quelques jours avant la libération d&#8217;Ingrid Betancourt, la Quinzaine littéraire publiait cet]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p><em>Quelques jours avant la libération d'Ingrid Betancourt, la Quinzaine littéraire publiait cet article d'André-Marcel d'Ans. Concours de circonstances étrange, ceci allait devenir sa dernière contribution. André Marcel d'Ans nous quittait cette même semaine. Voyez ci-dessous l'hommage qui lui est rendu.</em> <a href="http://laquinzaine.files.wordpress.com/2008/07/972_01_012.jpg"><img src="http://laquinzaine.wordpress.com/files/2008/07/972_01_012.jpg" alt="Quinzaine littéraire n° 972 du 1er juillet 2008" class="aligncenter size-medium wp-image-279" /></a><br />
<em>Voici deux aperçus qui éclairent les raisons du calvaire d’Ingrid Bétancourt et contribuent à l’évaluation de ses chances d’en sortir. Deux témoignages dont il est d’autant plus intéressant d’explorer les recoupements qu’ils émanent de deux auteurs très dissemblables, puisqu’il s’agit respectivement d’un spécialiste et d’un lampiste.</em></p>
<p>Jean-Jacques KOURLIANDSKY :<br />
Ingrid Betancourt. Par delà les apparences.<br />
Préface de Rafael JORBA.<br />
Éditions Toute Latitude, 123 p., 14 euros.</p>
<p>Adair LAMPREA, avec Jean-Pierre BORIS :<br />
Parce qu’il l’ont trahie. Récit vécu de l’enlèvement d’Ingrid Betancourt.<br />
Éditions Hachette Littérature. 181 p., 17 euros.</p>
<p>Le spécialiste, c’est Jean-Jacques Kourliandsky, chercheur à l’Institut des Relations Internationales et Stratégiques, et expert du Parti socialiste pour l’Amérique latine. Dans un ouvrage très resserré, cet excellent connaisseur de la région qui, à un moment donné, a suivi de très près l’action d’Ingrid Betancourt, s’applique tout d’abord à dresser le profil sociologique de cette <em>niña bien</em> (fille à papa) de Bogotá, aujourd’hui devenue, seule parmi les centaines d’otages qui partagent son sort dans la jungle colombienne, la madone éplorée dont le sort obnubile la planète médiatique.</p>
<p>En Colombie, la famille Betancourt fait partie de cette élite où l’on respire naturellement le fric et la politique, cette dernière dans une des deux modalités du bipartisme alternatif qui tient lieu de démocratie dans ce pays, que traversent des inégalités tellement invraisemblables qu’on se demande si y évoquer l’idée de démocratie n’a pas déjà, en soi, quelque chose d’aberrant. Grand bourgeois catholique pratiquant, le père d’Ingrid avait été à deux reprises Ministre de l’Éducation dans son pays avant de venir finir sa carrière à Paris en tant que Directeur adjoint de l’Unesco. Ce furent alors pour sa famille et pour lui-même de longues années cossues passées dans de somptueuses résidences, et pour les enfants Betancourt l’occasion de poursuivre leurs études en français dans les meilleurs établissements que fréquente la jet-set parisien. De cette période, Ingrid a conservé : un carnet d’adresses bien rempli, des amitiés durables et protectrices comme celle de Dominique de Villepin, et enfin les conséquences de son mariage avec un séduisant diplomate qui lui donnera deux enfants ainsi que la nationalité française.</p>
<p>Rien que de la belle vie en somme. Jusqu’à ce qu’un beau jour, comme une anguille répondant soudainement à l’appel des Sargasses, Ingrid Betancourt décide tout à coup de plaquer là mari et enfants pour voler au secours de sa patrie martyre. Rentrée à Bogotá, elle n’a pas trop de mal, tirant parti de ses bases familiales, à se faire élire députée puis sénatrice, dans une curieuse alliance avec les forces conservatrices. En effet, l’élixir politique qu’elle prétend importer en Colombie consiste essentiellement en cette forme d’impatience scandalisée contre tout et n’importe quoi (la corruption, la violence, la misère, l’oppression des femmes, la destruction de la nature, etc.) ; bref, en cette forme chic et choc du gauchisme dandy-nanti, prêt à battre sa coulpe sur n’importe quelle poitrine pourvu que ce ne soit pas la sienne. Ce qui permet même, à la limite, d’incriminer virulemment une "bourgeoisie" dont on s’est fait la conviction de ne pas faire partie !</p>
<p>Voguant ainsi toutes voiles dehors sur la houle d’une critique sans concession de la politique et des institutions de son pays, Ingrid Betancourt ne tarda pas à s’assurer une réputation de parfaite enquiquineuse, érodant rapidement les réserves de patience des uns, d’indulgence amusée des autres, et ne lui laissant bientôt pour seule alternative que de rentrer dans le rang, ou de se lancer dans une surenchère et la fuite en avant. Ce qu’elle fit en déclarant de but en blanc qu’elle serait candidate aux élections présidentielles de 2002.</p>
<p>Il lui fallait pour cela compter sur l’appui d’un parti ? Qu’à cela ne tienne : elle en improvise un, rassemblant hâtivement autour d’elle une brochette d’anciens guérilléros (non pas des FARC, mais du M-19, une organisation rivale entre-temps plus ou moins repentie). Pour ce curieux attelage, il fallait un label. Élégant professionnel de la "com", le nouveau mari entre-temps apparu dans la vie d’Ingrid (et dont le patronyme à consonance française, Lecompte, n’empêche pas qu’il soit tout aussi Colombien que les Betancourt) lui concocte l’appellation d’Oxygène Vert, qu’il juge bien faite pour caractériser une pensée politique où on respire à pleins poumons la préférence du bien sur le mal, du propre sur le malpropre, et un programme électoral dont Jean-Jacques Kourliandsky ne se cache pas pour faire entendre que s’il est écolo, c’est tout au plus à la façon de Delanoë, et sans doute moins à gauche que lui.</p>
<p>Pour suivre la suite des événements, mieux vaut maintenant, laissant provisoirement de côté le spécialiste, s’attacher au récit du lampiste. Celui-ci a pour nom Lamprea. Petit bonhomme sans épaisseur ni fibre politique, il a fait des études d’ingénierie en épuration des eaux. Au quotidien cependant, il tire un peu le diable par la queue, déplorant sans relâche que dans son cher pays il ne soit pas possible de décrocher le moindre contrat sans devoir cracher au bassinet de la corruption… Or voici qu’un beau jour, il tombe sur un ancien prof de sa fac qui vient de s’engager auprès d’Oxygène Vert pour tenter de décrocher un mandat aux élections municipales. Moitié par désoeuvrement, moitié par opportunisme, Lamprea décide de rejoindre son "combat". En vain : ils ne seront élus ni l’un ni l’autre. Mais voici désormais notre lampiste fermement installé au coeur de la machine oxygénoverdienne.</p>
<p>Témoin plus ou moins ahuri du déroulement joyeusement loufoque d’une campagne présidentielle low-cost, Adair Lamprea se remémore avec tendresse les distributions de tracts par des escouades de militants déguisés en troncs d’arbres, puis la traversée du pays dans une guimbarde multicolore et déglinguée toussotant de village en village sur les pistes de montagne. Au passage, il nous offre également le récit de quelques grands moments de potacherie estudiantine comme quand par exemple, pour marquer leur mécontentement, les militants d’Oxygène vert s’en furent enduire les murs du Congrès de Bogotá de crottin de cheval pris dans les écuries d’Ingrid et de son mari. Pas mal non plus est l’épisode "mystique" au cours duquel la candidate se fait nuitamment accompagner au sommet d’une montagne où un chaman indien est censé la conduire jusqu’à "l’éclair mental". Apparemment, l’opération a réussi. Lamprea lui, s’est appliqué, mais n’est pas sûr d’être arrivé au bout de l’expérience. Le mari d’Ingrid non plus.</p>
<p>Au fil des semaines pourtant, la petite entreprise médiatico-électorale oxygénoverdiennne prospère quelque peu, passant progressivement du 1 % initial d’intentions de votes à 2, à 3, voire peut-être 4 % ! Le dévouement inconditionnel du lampiste Lamprea n’y est pas pour rien : il est toujours au four et au moulin. Ainsi par exemple, quand on engage un prestidigitateur pour amuser les enfants, comme on n’a pas assez d’argent pour se payer une assistante, c’est lui qui sera chargé de rattraper les colombes !</p>
<p>Dans de telles conditions, on peut comprendre que ce brave factotum ne sera pas le dernier à être estomaqué quand tout à coup, au début de décembre 2001, à six mois de l’échéance électorale, Ingrid décide tout à coup de tout laisser en plan à Bogotá pour se rendre à Paris auprès de ses deux enfants et de son premier mari (à partir de ce moment-là d’ailleurs, elle fait de plus en plus penser à la célèbre <em>Dona Flor e seus dois maridos</em> de Jorge Amado !). En fait, la vraie raison du voyage d’Ingrid est le lancement éditorial de son "autobiographie", qu’un romancier connu, Lionel Duroy, a été mandaté pour lui écrire.1 Opération de marketing parisien qui la tient éloignée du terrain colombien pendant un mois et demi !</p>
<p>Au retour à Bogotá, c’est la Beresina. Se sentant lâchée, en son absence son équipe l’a lâchée. Victime du syndrôme d’Éric Besson, sa troupe de joyeux anciens guérilleros s’est empressée de se rallier, en échange d’un espoir de postes, au futur vainqueur de l’élection, l’énergique Álvaro Uribe. Cette fois, la récréation est bel et bien finie : la presse colombienne annonce avec satisfaction qu’enfin assagi, le parti Oxygène Vert a rejoint le pouvoir… Les sans-gêne d’Oxygène sans doute, mais pas Ingrid, qui repart en campagne entourée de ses seuls derniers fidèles : le lampiste Lamprea bien entendu, ainsi que deux ou trois autres personnages, telle Clara Rojas, au rôle jusqu’alors bien effacé.</p>
<p>Vient alors février 2002. La campagne présidentielle se déplaçant à San Vicente del Caguán, le seul municipe du pays où Oxygène Vert a un élu, Ingrid Betancourt veut à tout prix s’y rendre. Ses concurrents présidentiables la snobent. Refusant de l’aéroporter, les militaires se contentent de lui prêter un véhicule pour tenter de traverser cette zone insurgée. En fait, ils la jettent dans la gueule du loup. Au moment de son interception par une patrouille des FARC, c’est le lampiste Lamprea qui se trouve au volant du pick-up. Ingrid et Clara sont alors aussitôt séparées des trois hommes qui les accompagnent : Lamprea, un cameraman colombien et un photographe français, transi de frousse. Au terme de quelques péripéties hallucinantes, ces trois-là seront remis en liberté.</p>
<p>Une fois rentré à Bogotá, ce n’est pas pour autant que Lamprea arrive bout de ses peines. Bien au contraire : un beau matin, le voici convoqué au commissariat… afin d’identifier les ravisseurs d’Ingrid, triomphalement arrêtés par la police. Le problème est qu’il ne reconnaît pas du tout ces individus-là ! Non, définitivement, ce n’est pas eux ! On insiste, on menace ce traître qui refuse d’avaliser le faux succès des forces de l’ordre ! On le poursuit, on le harcèle tant et si bien que l’Ambassadeur de France en Colombie (celui-là même qui aujourd’hui, entre-temps devenu le beau-frère d’Ingrid par mariage avec sa soeur Astrid, dirige le Département des Amériques au Quai d’Orsay) juge utile de l’exfiltrer vers la France… où personne ne l’attend ! Juste Alain Lipietz qui lui prête quelques grains pour subsister jusqu’à la saison nouvelle…</p>
<p>Depuis lors, lampiste jusqu’au bout, Adair Lamprea vivote chez nous. D’abord comme SDF et sans-papiers, puis en tant qu’étudiant reprenant (et réussissant) quelques études dans sa spécialité (mais sans aucun espoir de pouvoir l’exercer !), parcourant pour survivre la chaîne habituelle des "petits boulots" (main-d’oeuvre au noir dans le BTP, puis cuistot, et aujourd’hui livreur dans une supérette), et de plus, toujours sous la menace téléphonique d’invisibles vindictes colombiennes : sur lui en France, sur son épouse restée à Bogotá… Il reçoit aussi peu d’appui de la part du comité français de soutien à Ingrid Betancourt qu’il n’a de la sympathie pour celui-ci : "Nombre des membres de ce comité, dont ses dirigeants, n’ont jamais été en Colombie et n’en connaissent rien", tranche-t-il, estimant au final qu' "en raison des innombrables campagnes menées en France et ailleurs, le "sac de patates" (selon l’élégante expression du vice-président colombien pour désigner les otages) est devenu un "sac de diamants". En d’autres termes, le bruit fait autour d’eux a donné la valeur à ces prisonniers et retardé d’autant leur libération".</p>
<p>Sur ce point, les conclusions du spécialiste et du lampiste ne diffèrent pas. Ni plus ni moins que Lamprea, Jean-Jacques Kourliandsky voit en Ingrid Betancourt "la victime collatérale d’un grand spectacle politique" qu’elle-même et les siens ont contribué — et contribuent encore — à mettre en scène. Peu importe que dans ce big-bazar médiatico-victimaire, les grands mots soient lâchés et battent la campagne. Comme "humanitaire" par exemple, dont Jean-Jacques Kourliandsky n’est pas le premier à observer qu’il ne veut rien dire, et même qu’il embrouille tout à partir du moment, par exemple, où on préfère ignorer que les prisonniers des FARC détenus par le pouvoir colombien — et qu’on presse celui-ci d’échanger contre les otages dans "un grand accord humanitaire" — ne veulent absolument pas retourner au maquis alors que le fait d’avoir purgé leur temps de prison achève de les blanchir !</p>
<p>Enfin, lorsqu’à la suite d’une cascade d’interventions visiblement moins inspirées par la prudence et le bon sens que par l’empressement fébrile d’amitiés, d’ambitions puis de rivalités de nature notoirement personnelle, une affaire comme celle-ci finit par acquérir aux yeux de la France un caractère de centralité diplomatique tout à fait insolite et disproportionné, il ne faut pas s’étonner qu’on dérape facilement dans le grotesque : d’avions "prépositionnés" aux apostrophes virilement décochées par le chef de l’État à un "Monsieur Marulanda" qui refuse superbement de lui répondre, on a accumulé suffisamment de pantalonnades dans le style de "l’Arche de Zoé" pour pouvoir se dispenser d’en rajouter.</p>
<p>Hélas, ce ne fut pas le cas. Un pas restait à franchir entre le grotesque à l’indécent. Il le fut récemment lorsque François Fillon fut mandé à Lima pour tancer publiquement les chefs d’État latino-américains qui s’y trouvaient réunis, les priant de mettre un frein à leurs querelles pour permettre la libération d’Ingrid Betancourt. Ainsi donc : soixante années de haines et de massacres en Colombie, une moitié de ce pays errant en personnes déplacées, et par-dessus tout cela le cancer du narcotrafic, et maintenant les tensions suscitées par Chávez, Morales, Correa et Castro sur la question de savoir s’il convient d’accepter à tout jamais l’encombrante tutelle états-unienne sur les affaires internes de l’Amérique latine : tout cela ne serait donc qu’enfantillages et broutilles politiques, tout juste bonnes à être mises entre parenthèses en vue de l’obtention de cet objectif suprême et absolu que serait la délivrance de l’otage franco-colombienne ! En diplomatie comme en d’autres matières, il arrive un moment où l’inconscience due à l’incompétence ne peut plus servir d’excuse, ni de masque, à la condescendance et au mépris.</p>
<p>1 Ingrid Betancourt : La rage au coeur, XO Éditions, 2001.</p>
]]></content:encoded>
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<title><![CDATA[Le chant unique et essentiel d'Aimé Césaire]]></title>
<link>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=243</link>
<pubDate>Tue, 20 May 2008 19:42:58 +0000</pubDate>
<dc:creator>nadeau</dc:creator>
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<description><![CDATA[Qui est Aimé Césaire ? Question paradoxale mais plus pertinente qu&#8217;il n&#8217;y paraît. Et ]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p><em>Qui est Aimé Césaire ? Question paradoxale mais plus pertinente qu'il n'y paraît. Et Michel Leiris a raison de la poser ici. Il est de ces noms qui ne cessent de chanter un air connu et dont il est pourtant malaisé d'identifier la musique, la célébrité étant souvent un masque aveuglant de lumière que la renommée se plaît à jeter sur le "moi secret" de celui qu'elle cherche ainsi à dissimuler sous les honneurs.</em></p>
<p><strong>Aimé Césaire<br />
Oeuvres complètes (3 T.) </strong>Désormeaux éd.,<br />
FortdeFrance, 1 248 p.</p>
<p>N'est-ce pas le cas d'Aimé Césaire ? Qui ne le connaît ? Mais qui, néanmoins, pourrait dire en fonction de quoi il mérite de l'être ? On le sait homme politique, progressiste, député de la Martinique, maire de Fort-de-France On le définit schématiquement comme "un homme de culture" et on le proclame volontiers poète de la "négritude". Mais n'est-ce pas risquer de se tromper gravement sur son compte, d'égarer encore davantage ceux qui partent à sa recherche, que d'accorder un crédit illimité à ces "étiquettes" conventionnelles, aujourd'hui où, précisément, le mot "politique" sert à tout, donc à ne rien dire, et où la "négritude" est mise à toutes les sauces ?</p>
<p>La publication de ses Œuvres complètes va sans doute contribuer, à cet égard, à faire mieux connaître, mieux entendre et mieux apprécier Aimé Césaire, sous l'éclairage simultané des motivations et du dessein profond de l'homme comme de l'écrivain. A considérer ces trois volumes (1), on est tout d'abord saisi par un surprenant contraste : d'un côté, la relative minceur de l'oeuvre (à peine mille deux cent quarante huit pages) ; de l'autre, sa substantielle densité, son importance capitale. Que tant ait été dit, et de si singulièrement déterminant, en si peu d'espace, ressortit du prodige ! Et ce qui frappe, tout autant, c'est la souveraine unité, non seulement de pensée, mais aussi de "ton", qui tient sous son pouvoir les différents cheminements de la création, et jusqu'aux parties les plus disparates. A travers des formes variées, une grande diversité de paysages langagiers et des modes d'expression sans visible parenté, Césaire poursuit imperturbablement le même propos, prononce un discours unique et essentiel.</p>
<p>Dès l'admirable cri, aux échos indéfiniment répercutés, du Cahier d'un retour au pays natal, qu'André Breton jugeait "unique, irremplaçable", tout semble virtuellement dit : la misère d'un peuple réifié, rameau d'Afrique jeté au rivage des Antilles, marqué à l'estampe de l'esclavage, de la colonisation et de l'assimilation. Cette misère, dont il retrouve tes traces jusqu'en Afrique et partout dans le monde où le Nègre, brimé, est tombé victime d'une "civilisation qui ruse avec ses principes", Aimé Césaire va la chanter dans des vers suffocants de beauté et de force, et ce seront les Armes miraculeuses, Ferrements, Cadastre, dont "Soleil cou coupé" et "Corps perdu" constituent le noyau éclatant.</p>
<p>Cette misère, il ne manquera également de la dénoncer, avec de terribles accents, dans des écrits comme le Discours sur le colonialisme et Toussaint-Louverture, où la passion le dispute à la froide logique ; et de la mettre en scène, dramatiquement, exemplairement, dans un théâtre de faste et de paroxysme, dont La Tragédie du roi Christophe et Une Saison au Congo représentent les pièces maîtresses. L'œuvre, qu'elle soit de pure poésie, de prose aiguë et tempétueuse ou de théâtre, va désormais se mouvoir, comme à l'époque de la "traite", en un perpétuel "voyage triangulaire", tirant de l'Afrique son suc originel, heurtant l'Occident en de furieux "abordages" critiques, mais n'en retournant pas moins, éternellement, aux Iles, comme au lieu central de sa naissance, de sa conception et de sa maturation.</p>
<p>La "négritude", pour Césaire (qui consacre le mot pour la première fois dans le Cahier d'un retour), est essentiellement un concept culturel destiné à restituer leur sens aux valeurs négro-africaines, partout où elles se sont vues le plus profondément humiliées, déshonorées ou niées par le colonisateur. Et ce n'est guère un hagard si l'histoire en a fait apparaître le besoin opératoire d'abord aux Antilles, les plus meurtries par l'assimilation. Mais si cette entreprise de réappropriation culturelle semble visiblement inconcevable sans médiation politique, la "négritude" n'en est pas, pour autant, une "idéologie" (comme certains voudraient le faire croire), ni d'ailleurs une théorie à portée universelle, ni moins encore une "panacée", dans la mesure, précisément, où elle ne concerne qu'une situation localisée, uniquement vérifiable aux Antilles et en Afrique francophone : celle d'hommes dépossédés de leur histoire et de leur patrimoine culturel. Dans la problématique césairienne, la "négritude" ne répond donc qu'à une étape, certes indispensable et ne pouvant s'enjamber impunément, mais néanmoins momentanée. Les peuples négro-africains, d'expression française, profondément traumatisés par l'assimilation, et donc foncièrement plus défavorisés, au départ, que nombre d'autres, également exploités, doivent nécessairement franchir cette étape spécifique de la récupération de leur identité pour espérer accéder, à leur tour, à la phase du processus révolutionnaire.</p>
<p>Ainsi de la même façon, Pour l'auteur de Noria (ces quelques textes fulgurants et inédits par quoi le volume Poésies connaît son achèvement dans l'apothéose), la participation des cultures spécifiques à l'enrichissement universel implique, prioritairement, la reconnaissance de leur différence. Ce que même les esprits les plus généreux ont parfois, en Occident, tendance à oublier. Mais Césaire le rappelle opportunément, spécialement dans sa Lettre à Maurice Thorez (notifiant sa démission du Parti communiste français) : cette "différence" ne saurait être niée purement et simplement.</p>
<p>La Tragédie du roi Christophe, notamment, nous le révèle sans équivoque. Dans la synthèse éblouissante qu'il y opère entre passé et présent, entre le SaintDomingue d'hier et l'Afrique d'aujourd'hui, l'auteur se livre finalement à la critique la plus féroce d'un certain comportement du pouvoir "aliéné". Jusqu'au portrait du "héros" qui, presque sans retouche, pourrait être celui de maints dirigeants africains actuels, également animés des aspirations les plus hautes, mais affligés d'irrémédiables défauts, entravés par d'irréductibles limites et contrariés par une coalition impérieuse de facteurs négatifs. Et sur tout cela, faisant vibrer le vers, transfigurant la prose, imprégnant chaque mot d'une indicible tendresse, brille le génie d'un lyrisme inouï qui fait de cette oeuvre, si noblement politique, l'une des plus essentiellement poétiques, des plus poignantes et des plus originales des lettres françaises et, bien au-delà, de. la littérature de tous les temps.</p>
<p>par Guy de Bosschère</p>
<p>1.Poésies. Théâtre. Ecrits politiques.</p>
]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title><![CDATA[L'occupation des sols]]></title>
<link>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=242</link>
<pubDate>Tue, 20 May 2008 19:28:47 +0000</pubDate>
<dc:creator>nadeau</dc:creator>
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<description><![CDATA[Revue N° 680 parue le 01-11-1995
Deux ans après les premières négociations bilatérales, qui ont]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p>Revue N° 680 parue le 01-11-1995</p>
<p><em>Deux ans après les premières négociations bilatérales, qui ont accordé l'auto-gouvernement à la bande de Gaza et à Jéricho, paraissent simultanément deux ouvrages de David Grossman traitant des rapports israélopalestiniens. L'un est un documentaire sur les Palestiniens d'Israël ; le second, un roman qui met en scène deux soldats israéliens stationnés en Cisjordanie en 1972, cinq ans après la guerre des six jours.<br />
</em></p>
<p><strong>David Grossman<br />
Les exilés de la terre promise</strong><br />
Conversations avec des Palestiniens d'Israël<br />
trad. de l'hébreu par Katherine Werchowski<br />
"L'Histoire immédiate" Le Seuil éd., 271 p., 140 F</p>
<p><strong>Le sourire de l'agneau</strong><br />
trad. de l'hébreu par Gisèle Sapiro<br />
Le Seuil éd., 351 p., 140 F</p>
<p>Contrairement aux précédents livres de David Grossman, traduits en français peu de temps après leur parution en Israël, les deux textes publiés aujourd'hui semblent à première vue peu en phase avec l'actualité politique du Proche-Orient. L'enquête menée auprès des Palestiniens d'Israël date de 1992 et précède donc le décisif accord de paix signé avec l'OLP en septembre 1993. Les tensions qui s'y déploient, sans perdre de leur vérité historique, ont pu cependant se modifier au gré de l'actualité. Le roman, qui est le premier de David Grossman, ne souffre évidemment pas du même décalage puisqu'il choisit de se situer dans une période de l'histoire plus lointaine, peu de temps après la troisième guerre israélo-arabe. Il a pourtant été écrit en 1982 et l'évolution depuis, et de la maturité d'écrivain de l'auteur, plus évidente dans ses deux autres romans, Voir ci-dessous : Amour et Le livre de la grammaire intérieure (1), et de la situation politique, crée aussi un léger écart pour le lecteur français.</p>
<p>Il serait évidemment vain et insuffisant de s'arrêter là. La qualité documentaire des deux ouvrages constitue leur indéniable richesse et font de leur auteur à la fois un intellectuel engagé mû par une philosophie profondément humaniste et un écrivain important de la jeune littérature israélienne.</p>
<p>Le sourire de l'agneau réunit politique et fiction en s'installant dans le contexte troublé de la Cisjordanie occupée par les troupes israéliennes. Il préfigure plus en ce sens Le vent jaune (2), enquête sur les territoires occupés qui plaidait pour l'entente entre les deux parties, que Les exilés de la terre promise. Les quatre personnages qui sont les seuls acteurs du roman, tour à tour narrateur ou point de vue des différents chapitres, illustrent bien les attitudes divergentes suscitées par la situation politique. Katzman exécute son service de soldat sans égard particulier pour le peuple qu'il soumet, tandis qu'Ouri passe son temps à douter et à souffrir de sa position d'occupant, car, comme dit un proverbe arabe, "celui qui reçoit les coups n'est pas semblable à celui qui les compte". Il se lie d'affection avec un vieux Palestinien, Hilmi, qui lui fait peu à peu jouer le rôle de son fils adoptif, tué peu de temps auparavant par des soldats israéliens, lors d'une échauffourée. Cette relation politiquement paradoxale se justifie humainement par la rencontre de deux détresses et d'une commune croyance en la vérité du langage. Hilmi le conteur continue d'exister en racontant les mille et une histoires de sa longue vie tandis qu'Ouri le soldat redécouvre en l'écoutant l'innocence et la foi. Les deux autres personnages, Katzman et Shosh, la femme d'Ouri, vivent au contraire dans le mensonge et l'impureté tout en restant eux aussi, heureusement pour le roman, des êtres complexes et torturés.</p>
<p>Outre l'intérêt proprement politique du texte, qui se juge à l'identification plus forte au personnage d'Ouri, artisan volontaire d'un rapprochement entre les deux peuples, les réflexions les plus intéressantes concernent le travail sur la fiction. Les deux êtres qui vivent dans le conte peuvent être parfois aveugles à la réalité et pourtant plus proches de la vérité. Katzman et Shosh, beaucoup plus pragmatiques ont perdu les valeurs humanistes en même temps que le sens du sacré. Et tous sont malheureux. Un autre fil intéressant du roman est celui de la méditation sur l'effacement et sur l'oubli, comme par exemple, dans ce discours intérieur d'Ouri : "Hilmi se raconte ses histoires tout seul pour s'en souvenir, les ressasse tout le temps, alors que moi, je les raconte pour oublier, pour les décomposer en leurs plus petits éléments, et comme ça, m'en débarrasser, me débarrasser de tout ce qui s'est enrobé autour de moi au cours de cette dernière année".</p>
<p>Dans l'ensemble, bien que souvent un peu lourd et aride, ce roman est important car il représente une littérature de témoignage sur une question difficile à traiter puisque, selon David Grossman lui-même, elle ne trouvera jamais de solution vraiment acceptable. D'autre part, il doit être lu aussi comme un récit appartenant à une littérature de fondation, dont les références sont la Bible, le Coran et les contes de tradition orale et dont les inquiétudes ne portent pas sur le sens de la littérature, sur le rapport entre les mots et les choses, mais sur la réalité présente et sur l'histoire. S'il peut sembler ainsi un peu indigeste à des lecteurs accoutumés aujourd'hui à un autre genre de littérature, c'est parce qu'il impose d'autres critères et d'autres références culturelles.</p>
<p>Les exilés de la terre promise ne pose pas en revanche de problèmes de lecture. David Grossman a beaucoup de talent pour mettre en scène ses interlocuteurs, en l'occurrence quelquesuns des 800 000 Palestiniens qui vivent en Israël, ceux que certains appellent les "Arabes de 48", et présenter leur contexte d'existence, leur cadre de vie. L'enquêteur n'a pas l'écoute neutre, il est engagé. Mais on peut considérer que sa position est moins pro-palestinienne qu'en désaccord avec la politique menée par Israël concernant le statut de cette partie de la population qui se sent dépossédée de toute identité. Pour certaines personnes interrogées, en effet, l'histoire des Arabes d'Israël est vide, morcelée, dépourvue de tout symbole, à la différence de celle des Palestiniens des territoires qui est lutte et revendication identitaire permanentes. Ils n'ont pas non plus d'identité israélienne et, déclare Nazir Yunes, chirurgien à l'hôpital HallelYafé, "il n'y a pas un Arabe qui ne s'imagine être transféré, et, moi-même, je ne suis pas exempt de cette peur". D'autres se forgent une identité en étant solidaires de l'Intifada et en réagissant à l'inertie du gouvernement pour changer leur situation, pour ouvrir des écoles arabes par exemple, par un discours violent. Et, d'entretien en entretien, de constats similaires en discours différents, David Grossman parvient à combler ce vide identitaire en livrant un reportage extrêmement riche sur les difficiles conditions de vie et le profond malaise de cette importante minorité vivant dans son pays.</p>
<p>"Je me contente d'écouter, écrit-il au commencement du livre, je me dénude face à cette complexité, je tente de lui faire de la place. De lui faire de la place parmi nous". En la faisant exister dans ce livre, il parvient peu à peu à exposer clairement les devoirs politiques de son pays qu'il invite à "entrer dans une nouvelle ère", sans que les problèmes de frontières et d'occupation occultent celui de la situation des Palestiniens "de l'intérieur". On peut espérer que cette ère se soit récemment ouverte et conclure aujourd'hui sur cette réalité, quand Grossman, en 1992, était forcé de conclure sur un désir profond.</p>
<p>Par Tiphaine Samoyault</p>
<p>1.Publiés aux éditions du Seuil, respectivement en 1991 et 1994.<br />
2.Le Seuil éd., "L'Histoire immédiate", traduit de l'hébreu par Suzanne Meron, 1988.</p>
<p>David Grossman Les exilés de la terre promise Conversations avec des Palestiniens d'Israël trad. de l'hébreu par Katherine Werchowski "L'Histoire immédiate" Le Seuil éd., 271 p., 140 F<br />
Le sourire de l'agneau trad. de l'hébreu par Gisèle Sapiro Le Seuil éd., 351 p., 140 F</p>
]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title><![CDATA[Les couverture du premier semestre 1968]]></title>
<link>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=224</link>
<pubDate>Thu, 15 May 2008 12:44:58 +0000</pubDate>
<dc:creator>nadeau</dc:creator>
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<description><![CDATA[Les couvertures de la Quinzaine littéraire reflètent bien les bouillonnements à venir.  Les somma]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p>Les couvertures de la Quinzaine littéraire reflètent bien les bouillonnements à venir.  Les sommaires sont à découvrir dans notre site archive : <a href="http://quinzaine-litteraire.net/quinzLittASearch.php">http://quinzaine-litteraire.net/quinzLittASearch.php</a></p>
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<p><a href="http://laquinzaine.files.wordpress.com/2008/05/annee-1968_11.jpg"><img src="http://laquinzaine.wordpress.com/files/2008/05/annee-1968_11.jpg" alt="" width="450" height="507" class="alignleft size-full wp-image-226" /></a></p>
]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title><![CDATA[Mai 68 vu par Gilles Nadeau]]></title>
<link>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=219</link>
<pubDate>Mon, 12 May 2008 15:58:37 +0000</pubDate>
<dc:creator>nadeau</dc:creator>
<guid>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=219</guid>
<description><![CDATA[
]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://laquinzaine.files.wordpress.com/2008/05/mai68_compo1.jpg"><img src="http://laquinzaine.files.wordpress.com/2008/05/mai68_compo1.jpg" alt="" class="aligncenter" /></a></p>
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</item>
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<title><![CDATA[Lefebvre parle de Marcuse]]></title>
<link>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=206</link>
<pubDate>Mon, 12 May 2008 15:25:47 +0000</pubDate>
<dc:creator>nadeau</dc:creator>
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<description><![CDATA[Article paru le 15 juin 1968 dans la Quinzaine 

Herbert Marcuse, philosophe allemand qui vit depuis]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p><strong>Article paru le 15 juin 1968 dans la Quinzaine</strong> </p>
<p><a href="http://laquinzaine.files.wordpress.com/2008/05/ql_052_01_01.jpg"><img src="http://laquinzaine.wordpress.com/files/2008/05/ql_052_01_01.jpg?w=200" alt="Couverture du n° 52 du 15 juin 1968" width="200" height="300" class="aligncenter size-medium wp-image-222" /></a></p>
<p>Herbert Marcuse, philosophe allemand qui vit depuis longtemps aux Etats Unis, passe pour l'un des inspirateurs du mouvement de contestation qu'incarne à peu près partout dans le monde, aujourd'hui, la jeunesse étudiante. On a publié de lui, en français : Eros et civilisation (Ed. de Minuit), Le marxisme soviétique (“ Idées ”, Gallimard), et vient de paraître, très opportunément, L'un de ses ouvrages essentiels : L'homme unidimensionnel.</p>
<p>Marcuse fonde son analyse à partir du champ d'observations que constitue la société américaine, parangon de la société capitaliste à son plus haut point de développement. Il la caractérise comme une “ société close ” en ce sens “ qu'elle met au pas et intègre toutes les dimensions de l'existence privée et publique ”. Les forces d'opposition qui, dans les étapes antérieures du capitalisme, luttaient contre le système, sont désormais intégrées dans ce système et utilisées par lui. Elles deviennent “ facteur de cohésion et d'affirmation ” dans L'ouverture de ce système vers l'extérieur : expansion économique, politique et militaire. A l'intérieur du système “ le mal se montre dans la nudité de sa monstruosité comme contradiction totale à l'essence de la parole et de l'action humaines ”. Ce qu'il exporte, c'est une “ forme de vie ” fondée sur la non-liberté et la répression.</p>
<p>Pour Marcuse, la revendication de liberté doit abandonner son caractère “ idéologique et poussiéreux ” pour se reconnaître comme un instinct de vie non sublimé. C'est la jeunesse qui l'exprime dans sa “ dimension profonde ”, “ biologique ”, “ organique ”, “ vitale ”. Dans sa “ rébellion à la fois instinctuelle et politique, la possibilité de libération est saisie ”. Malheureusement, il manque à la jeunesse, pour réaliser celle ci, “ la puissance matérielle ” qui n'appartient plus, non plus, selon Marcuse, à la classe ouvrière.</p>
<p>Cela ne signifie pas qu'il n'existe plus de contradictions dans la société capitaliste. Mais elles jouent à l'intérieur du système et sont finalement aplanies si l'on ne dépasse pas le schéma marxiste des forces de production. La “ négativité ” représentée par la jeunesse et qui s'oppose à la “ positivité ” du système dans son entier doit contester celui ci et le combattre “ en tant que tout ” à partir de l'existence même des hommes “ dans leurs besoins vitaux ”</p>
<p>Dans sa préface à L'homme unidimensionnel, écrite en février 1967, Marcuse déclare cependant que la guerre du Vietnam prend figure de tournant dans l'évolution du système capitaliste, celui-ci apparaissant désormais comme “ crime contre l'humanité ” et ayant à faire, pour la première fois, à des forces de résistance “ qui ne sont pas de sa propre nature ”. Pour la première fois également coïncident “ des facteurs objectifs et des facteurs subjectifs du renversement ”. Marcuse attend que se manifeste un “ contre-mouvement international et global ” qui peut seul arrêter l'expansion du système. Et il définit ainsi la tâche présente : “ Réveiller et organiser la solidarité en tant que besoin biologique de se tenir ensemble contre la brutalité et l'exploitation inhumaines. ”</p>
<p>Les thèses que nous venons brièvement de résumer sont examinées au fond par Henri Lefebvre et confrontées avec les raisons de tous ordres qui ont mené chez les étudiants à l'explosion de mai en France.</p>
<p><strong>Henri Lefebvre</strong></p>
<p>Pendant le séjour d'Herbert Marcuse à Paris, entre le 6 et le 13 mai, plusieurs opérations idéologiques se déroulent autour de lui. A l'Unesco, un colloque international tente d'enliser définitivement la pensée marxiste dans l'académisme. Sous le signe du sérieux, on embaume Marx et son œuvre. Marxistes de tous les pays, officiellement unis, rivalisent de “ scientificité ”. De son nom, de son prestige, Marcuse avalise, alors qu'il a précisément montré dans “ One dimensional man ” comment la rationalité constituée en corps scientifique entre dans l'ordre de la société industrielle avancée (1).</p>
<p>Pendant cette semaine agitée, le mouvement étudiant passe sur les débris d'idéologies diverses, non pour laisser la place vide, mais parce qu'un besoin théorique se fait jour. Les étudiants refusent les représentations et images qu'on leur a offertes, y compris l'humanisme classique et le technocratisme environnant. Ils souhaitent une théorie neuve, dans l'élaboration de laquelle ils se veulent partie prenante. C'est alors qu'on leur propose Herbert Marcuse pour “ maître à penser ” et qu'on présente sa thèse de la société close.</p>
<p>Cette thèse pousse jusqu'à son terme logique le concept de la réification ; elle l'étend à la réalité sociale entière. Que montre H. Marcuse ? Une société tellement structurée qu'elle se fige. Le mouvement n'y est plus qu'apparence. Elle intègre et réintègre jusqu'aux opposants, et seuls les désespérés peuvent tenter l'assaut. Très exactement, Herbert Marcuse met au pied du mur. Quel mur ? Seule une pratique peut répondre.</p>
<p>S'il y a mouvement, si le mouvement élargit une fissure, c'est que la muraille se lézarde, c'est qu'elle peut s'effondrer. Et voilà une critique en acte de la “ société close ”, du moins en ce qui concerne la France et l'Europe. Si l'on prouve que les phénomènes sociaux ne rentrent plus dans les concepts élaborés par Marcuse, c'est que son analyse ne suffit pas. A la critique en acte correspondra une critique théorique, sur un terrain autre que celui occupé par Marcuse.</p>
<p>Enfin, si la réflexion peut donner forme à des spontanéités, on aura déterminé ce qu'il y a d'acceptable dans la pensée d'Herbert Marcuse : sa fonction utopique pendant une période.</p>
<p>Ces événements ne relèvent pas d'une seule analyse. Ils peuvent se mettre diversement en perspective. Par exemple, on peut les examiner du point de vue du savoir, de son contenu (analytique ou synthétique, fragmentaire ou global) et de sa transmission (plus ou moins dogmatique). Le point de vue des institutions, de leur examen critique, en y comprenant l'Université, ne manque certes pas d'intérêt. Pourquoi ne pas saisir l'actualité en partant d'une théorie des idéologies ? ou de la division du travail, technique et sociale ? Le point de vue “ classique ” sur les classes et leurs luttes, la petite bourgeoisie et ses fluctuations, la bourgeoisie et ses difficultés, le prolétariat et ses problèmes, n'a pas disparu, les faits rappellent que la théorie du mouvement ne peut venir que du mouvement lui même. Il ne s'agit pas ici de formuler une doctrine, mais de montrer qu'il y a mouvement, donc exigence théorique. Cet apport n'a qu'un but : signaler que les concepts et catégories liés à la théorie de l'industrialisation et de la société dite industrielle ne suffisent déjà plus. Sans avoir perdu toute portée et toute efficacité, ils déclinent.</p>
<p>Du point de vue de l'analyse des phénomènes urbains, le mouvement actuel s'est déployé en plusieurs temps :</p>
<p>Faculté parisienne hors Paris. Non loin de la Défense. Vers l'an 1980 ce sera, peut être, un centre urbain. En attendant, bidonvilles, terrils (travaux du métro), H.L.M. prolétariens ou semi, font l'environnement. Paysage désolé, désolant. La Faculté a été strictement conçue selon les exigences de la société industrielle ; on a projeté une entreprise destinée à une production celle de petits cadres. Sans d'ailleurs aller jusqu'au bout de ce programme qui s'inscrit sur le terrain et non dans l'enseignement. En conséquence, cette Faculté ne sera pas tant une entreprise, bien qu'elle en ait l'allure, qu'un lieu. Un lieu marqué, dont le sens n'apparaîtra que peu à peu. Il porte la marque de l'absence. L'absence, c'est le lieu “ où le malheur prend forme ”. Dans cet endroit, le travail perd son sens et le non-travail prend un sens. Au milieu d'une société et d'une civilisation fondées sur la Ville, ce lieu porte la double marque du vide et du “ social extra-social ”, de l'anomique. Dans ce produit de choix, la Faculté, l'ensemble de la société s'absente et obsède. Lointaine et future, la Ville devient utopique pour des gens installés dans une telle hétéro-topie, génératrice de tensions, repoussante et repoussée.</p>
<p><strong>La grande mutation</strong></p>
<p>Avec la Ville, la Culture se change en Utopie. Dans l'ici et le maintenant, on vit selon une double ségrégation, fonctionnelle et sociale. Fonctionnellement, la culture a été déportée dans un ghetto d'étudiants et d'enseignants, parmi les ghettos des “ laissés pour compte ” de cette société. Une dérisoire pensée urbanistique a poussé jusqu'au bout la ségrégation qui produit des effets paradoxaux. La Cité universitaire, où se spécialise et se réduit au minimum la fonction d'habitat, devient le lieu de la rébellion sexuelle ; le moindre interdit passe pour intolérable, car il symbolise toutes les pressions et répressions.</p>
<p>Quant aux bâtiments de la Faculté, spécialisés dans la fonction culturelle, ils deviennent le lieu de la rébellion politique. Un “ extraordinaire de l'ordinaire ” assez étonnant s'y condense, quotidienneté de l'intelligence réduite à son fonctionnement, pauvreté spécifique s'accordant avec l'immense hall gris et froid, contrastant avec la richesse mythique (utopique) du Savoir officiellement dispensé.</p>
<p>Dans un tel contexte, les effets de la ségrégation sociale s'inversent. Garçons et filles des quartiers aisés n'échappent pas au malaise. Pour une part d'entre eux, il se charge d'angoisse. Traversant les ghettos, ils vont au-delà du spectacle. Fusion des classes ? Non, mais pour le moins confusion. Plus d'un étudiant issu de la bourgeoisie se tourne contre elle. Refusant l'image du Père, ces étudiants refusent aussi celle du patron et le paternalisme professoral. Ils assument, dirait un philosophe, la négativité.</p>
<p>Quant aux autres, ils se dirigent selon des soucis très positifs : les cours, les examens, les débouchés. Mais alors ils interrogent l'horizon et ce qu'ils aperçoivent les inquiète. Les mêmes, parfois, réclament un job et refusent la société entière qui ne leur offre rien de séduisant ni rien d'assuré : ni aventure, ni sécurité.</p>
<p><strong>“ Université critique ”</strong></p>
<p>S'agirait il à Nanterre d'un milieu pathologique, d'un “ bouillon de culture ”, si l'on ose dire ? Point. La Faculté prend la fonction d'un condensateur social des inquiétudes, des problématiques ailleurs dispersées. Non pas à cause d'une réussite urbanistique ou architecturale, mais au contraire : en tant que lieu négativement privilégié. Une sorte d'universalité s'y reconstitue : toutes les “ tendances ” s'y font jour, surtout celles qui s'opposent au réel existant. Ce processus n'a rien d'anecdotique, rien de contingent n'a un sens global. C'est l'échec de l'entreprise culturelle conçue selon le modèle de l'entreprise industrielle, et par conséquent insérée dans une pratique sociale partielle, fragmentaire, à la fois ségrégative et prétendant réaliser une intégration.</p>
<p>La fameuse escalade, officiellement présentée comme montée de la violence pure, s'analyse doublement :</p>
<p>Les “ groupuscules ” initiaux, éléments et germes, se mettent en question et sont mis en question, le mouvement, vague ascendante, franchit obstacles, barrages, concessions et tentatives de récupération. Entre les garages de la légalité et les impasses de la brutalité, il passe, il s'intensifie, il s'étend. Sans toutefois entamer une masse considérable de réalistes attachés aux normes traditionnelles. Il passe ainsi de la réflexion à la revendication, de la revendication à la contestation, de la contestation abstraite et seulement critique à la “ praxis ” contestante.</p>
<p>Du point de vue de l'objet. Le mouvement franchit assez vite l'étape des objectifs économiques : revendications matérielles (locaux, personnels, crédits), débouchés, état du marché culturel. La question de la connaissance et de son rapport avec l'idéologie se pose aux étudiants dans toute son ampleur. Ils adoptent alors un mot d'ordre, “ Université critique ” bientôt débordé. Ils s'en prennent à toutes les institutions, et spécialement à l'information étatiquement contrôlée et diffusée.</p>
<p>Pendant ces semaines, une effervescence vient remplir ces lieux. l'Utopique s'incarne. Tel vaste panneau sur la société de consommation, collage et montage de photos, de pages publicitaires, de citations poétiques, aurait mérité mieux que la destruction immédiate, à la fois comme témoignage et comme œuvre d'une créativité spontanée. Dans cette effervescence, le temps ravivé scintille. La fête et l'élément ludique naissent de l'agitation. Une opposition, fort significative et fort impertinente, entre dans le discours, l'oriente contre le contexte répressif. A la transgression s'oppose le folk lore. Pour ceux qui transgressent, les règles et normes tombent de ce fait dans le folk lorique.</p>
<p>Le mouvement ne franchit le seuil qui sépare la contestation abstraite de la pratique contestante qu'après la fermeture de la Faculté nanterroise. Alors il se transporte à Paris, où il s'étendra de façon déconcertante. Dans la Ville, il oscillera entre la fête urbaine et la guérilla urbaine (terme adopté en haut lieu et qui conviendrait encore mieux à la répression policière qu'aux initiatives des étudiants). Cette fluctuation entre le jeu et la violence oriente la fête vers la tragédie. La Commune de Paris peut passer pour un exemple de ce mouvement dramatique en contexte urbain. On a pu parler de “ commune étudiante ”. Plus brillante que juste, cette formule dissimule les différences et masque à la fois l'exigence d'une théorie et l'élargissement vers le prolétariat du mouvement des étudiants.</p>
<p>Pendant les manifestations Paris change. Paris se retrouve : rues, paysages, le Quartier Latin délivré des autos, redevenant promenade et forum. Transgression et création vont ensemble (les masques Nô, blancs et sanglants, autour du mannequin suspendu à la potence, pendant la manifestation du 13 mai, etc.).<br />
<strong><br />
L'imagination prend le pouvoir</strong></p>
<p>Autour d'elle tend à se centraliser le mouvement. Il lui faut un centre, que “ l'hétéro-topie ” de Nanterre ne peut fournir. Les étudiants se réapproprient l'espace du Quartier Latin, qu'ils ont reconquis de haute lutte. Dès lors, la Sorbonne prend une dimension symbolique renouvelée. Ce n'est plus le lieu d'une culture abstraite et d'une “ scientificité ” lointaine. L'utopie s'affirme d'une Culture unitaire, transformée, transcendante à la division du travail, à la spécialisation, à la fragmentation des sciences parcellaires. Cette culture attendue et vécue sur le mode utopique, ce ne sera plus la culture classique et pré-capitaliste ; ce sera encore moins celle de la société capitaliste ou néo capitaliste, violemment attaquée comme idéologie dissolvante et en dissolution. En attendant, une explosion remplit la vieille Sorbonne, celle de la Parole. Il suffit d'écouter pour surprendre ce qui traîne dans les têtes pendant les périodes répressives et qui a besoin de sortir : le meilleur et le pire. Qui parle ? Parfois des gens qui n'auraient jamais osé franchir, en d'autres temps, la porte du Temple aujourd'hui désacralisé. Dans ce même temps, la fête continue, avec de grands moments (dans la cour pleine d'étudiants fatigués, une fille somnolente dans les bras de Victor Hugo cravaté de rouge, un chant de flûte s'élève. — Les devises : “ Le béton engendre l'indifférence ” - “ Le pouvoir à l'imagination ”). Sans oublier les transgressions multiples, plus ou moins réussies.</p>
<p><strong>Une culture unitaire</strong></p>
<p>Fait important. En d'autres époques, les entreprises et les quartiers périphériques orientèrent vers les centres les forces vives. Aujourd'hui, de la centralité restituée, le mouvement a rebondi pour atteindre les périphéries. Tout se passe comme si notre temps entrait dans une nouvelle sphère culturelle, entrevue, entrouverte, celle de la société urbaine. Et ceci sur la base matérielle et sociale de la vie urbaine reprise et métamorphosée en surmontant les ségrégations fonctionnelles et sociales. Les forces montantes, encore mal réunies, encore dissociées, visant sans bien le savoir une transformation qui ne peut s'accomplir dans l'abstrait. Elle exige un espace à la fois symbolique et approprié (ou ré approprié). D'abord utopique, cette culture unitaire veut du temps et de l'espace pour se déployer et se réaliser. Sa fonction utopique se surmontera, ou ce sera l'échec.</p>
<p><strong>La création collective</strong></p>
<p>Ces contradictions se superposent aux anciennes (mal résolues ou aggravées) que l'on négligera ici.</p>
<p>A. Dans cette société qui place au sommet de ses “ valeurs ” la cohérence, qui organise et sur-organise, qui tend vers la rationalité programmatrice, il est extrêmement difficile de maintenir un secteur concurrentiel réservé à la connaissance, à la culture, aux intellectuels, aux étudiants. Des formes périmées de compétition s'y conservent, alors que par ailleurs la hiérarchisation et la bureaucratie l'emportent. Dans un tel secteur, les gens mis en concurrence au profit de ceux qui décident et dominent, ne peuvent que se révolter en se sentant solidaires des “ exploités ” malgré les différences. Étudiants, intellectuels qui n'ont à vendre que leur force de travail, perçoivent mieux l'ensemble de la société, son fonctionnement et ses mécanismes répressifs que beaucoup de salariés, encore que ceux ci détiennent la plus grande capacité politique d'intervention.</p>
<p>B. Dans cette société, beaucoup de conflits se ravivent ou deviennent déchirants. Entre l'activité et la passivité, entre l'intégration et la ségrégation. Entre les séparations et le besoin de participer. Entre le produit et l'œuvre, la consommation et le désir de créer. Entre le discours apparemment “ neutre ” et la répression paternaliste ou brutale. Entre la rationalité organisatrice et la tendance à la dissolution. Entre les points forts de la société (l'organisation de l'entreprise et de la production industrielle) et ses points faibles (la culture, la vie urbaine), etc.</p>
<p>C. Dans cette société, on réclame une “ créativité ” réservée aux groupes anomiques (groupes “ sociaux extra sociaux ” : poètes, philosophes, artistes, en laissant de côté pour l'instant les savants, les techniciens). Parce que l'art a toujours reçu dans l'histoire quelque fonction sociale et idéologique, on a voulu un peu partout fonctionnaliser et même fonctionnariser la “ création ”. On a oublié que la création collective jaillit seulement lorsque la transgression devient “ normale ” dans et par un groupe anomique. Que l'on récupère ou que l'on écrase ces groupes, ils disparaissent ou se taisent, ou vont vers la violence. Ensuite, on déplore la disparition de la “ créativité ” Et l'ennui qui règne...</p>
<p>D. Une autre contradiction se creuse entre la pratique sociale de la société dite industrielle — priorité à la croissance économique, au marché, à la division technique et sociale du travail — et les idéologies, elles mêmes contradictoires, qui justifient les “ valeurs ” indispensables, l'humanisme classique, la grandeur nationale, l'esthétisme, la rationalité opératoire, etc.</p>
<p>E. L'autre société, la société urbaine, cherche sa voie et sa forme à partir des superstructures (institutions, idéologies) et des structures (rapports de production et de propriété, classes et rapports de classes) de la période industrielle. De même, hier, la société dite industrielle, c'est à dire le capitalisme, se constituait à partir de superstructures pré capitalistes, marquées par une longue prédominance de la vie paysanne, de la production agricole, des idéologies rurales.</p>
<p>A peine mises en place, même pas complètement élaborées, les superstructures de l'industrialisation se détériorent et commencent à dépérir dans les pays industriels avancés.</p>
<p>Henri Lefebvre</p>
<p>M. Herbert Marcuse :<br />
L'homme unidimensionnel.<br />
Ed. de Minuit, Coll. Arguments, 282 p.</p>
]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title><![CDATA[La France en révolution]]></title>
<link>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=205</link>
<pubDate>Mon, 12 May 2008 15:25:33 +0000</pubDate>
<dc:creator>nadeau</dc:creator>
<guid>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=205</guid>
<description><![CDATA[
Editorial du numéro 52 de La Quinzaine littéraire du 15 juin 1968
Un journaliste anglais, John Ar]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p><a href="http://laquinzaine.files.wordpress.com/2008/05/ql_052_01_011.jpg"><img src="http://laquinzaine.wordpress.com/files/2008/05/ql_052_01_011.jpg?w=64" alt="" width="64" height="96" class="alignnone size-thumbnail wp-image-223" /></a></p>
<p><strong>Editorial du numéro 52 de La Quinzaine littéraire du 15 juin 1968</strong><br />
Un journaliste anglais, John Ardagh, a décrit dans un ouvrage traduit en français il y a un mois et demi — un siècle et demi ! — les changements qui, selon lui, affectaient la société française et que le pouvoir gaulliste feignait d'ignorer (1). Il aura fallu l'explosion des semaines de mai, l'occupation de la Sorbonne, les barricades du quartier Latin, une grève générale à laquelle les organisations traditionnelles de la classe ouvrière n'osèrent donner son nom, pour que notre pays découvre son nouveau visage et que l'Histoire se scinde en un “ avant ” et un “ après ”.</p>
<p>De Gaulle a eu beau ressaisir in extremis le pouvoir et donner aux Français un os à ronger : les élections, ses jours sont comptés, ainsi que ceux de formes de vie désormais réduites à de pures apparences. La fièvre qui s'est emparée du corps social dans son entier n'est que le signe visible, encore mal déchiffrable, d'une mutation en cours et qui, à plus ou moins longue échéance, aboutira à un renversement des rapports économiques, sociaux, politiques. Nous vivons le début d'un vaste mouvement de l'Occident européen qui prépare son entrée dans le XXIe siècle.</p>
<p>Ce mouvement s'incarne dans la jeunesse — étudiante aussi bien qu'ouvrière — dont les vieilles générations avaient pris l'habitude de résoudre les problèmes par les étripades sur les champs de bataille. Les vieux ressorts par lesquels on enfermait les jeunes dans les frontières nationales pour leur faire envahir ensuite le champ du voisin en vue d'une extermination mutuelle, ces vieux ressorts n'ont cette fois point fonctionné. Les cris qui volaient au dessus des manifestants de la gare de Lyon ou du stade Charléty : “ Plus de frontières ! ”, “ Nous sommes tous des Juifs allemands ! ”, “ Nous sommes tous des étrangers ! ” ont brisé le charme ancestral et résonné dans d'autres langues, sous d'autres formes, aussi bien à Rome qu'à Madrid, à Bruxelles qu'à Berlin, et c'est une surprise de taille que d'en entendre l'écho jusqu'à Belgrade, capitale d'un pays socialiste.</p>
<p>C'est qu'en effet le mouvement porte en lui bien d'autres valeurs de contestation, on s'en est aperçu, et il serait expéditif de les résumer en un refus qui déboucherait sur un nouveau nihilisme. Ce qui nous frappe, au contraire, en France, c'est, dans tous les domaines et sur tous les plans de l'activité humaine, à travers nombre de professions intellectuelles ou manuelles, sous les formes inusitées de la discussion tolérante et à l'initiative en constant éveil, le désir irrépressible de transformer les rapports des hommes entre eux. Ici aussi, les frontières s'effacent, les catégories craquent, le principe d'autorité est mis à mal, les hiérarchies mal fondées s'effondrent. Une créativité qui part de la base submerge et noie les échelons intermédiaires supprime tous les obstacles bureaucratiques. Une société en forme de pyramide au sommet de laquelle se tient encore un homme seul, désormais providentiel seulement pour les apeurés et les craintifs, cède la place, sous nos yeux, à une construction dont nous imaginons mal la figure mais à l'intérieur de laquelle circule en tous sens et à gros bouillons un sang nouveau. Tout ce qui s'édifie maintenant et qui a pris racine dans les cœurs comme dans les esprits, aucun aléa de la politique quotidienne ne pourra l'abattre et le défaire. Le monde d'hier est mort, quelles que soient les convulsions dernières et certainement puissantes par lesquelles il cherchera à conserver ses privilèges.</p>
<p>Nous avons tenté, dans ce numéro, de grouper quelques témoignages sur ce renouvellement de la vie française. Ils ne figurent qu'une esquisse de ce qui s'élabore dans les profondeurs et toutes les lignes de force n'y sont point représentées. On voudra bien nous en excuser. Nous travaillons nous aussi dans la hâte et, à l'instar de beaucoup d'autres, il nous faut modifier les structures désormais périmées dans lesquelles s'exerçait notre activité, changer les verres de nos lunettes. Nous espérons offrir bientôt à nos lecteurs une Quinzaine littéraire que nous voulons à la mesure des temps nouveaux.</p>
<p>1 John Ardagh; Un Anglais regarde la France, Robert Laffont, éd.</p>
]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title><![CDATA[La revendication de pauvreté]]></title>
<link>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=209</link>
<pubDate>Mon, 12 May 2008 15:25:00 +0000</pubDate>
<dc:creator>nadeau</dc:creator>
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<description><![CDATA[Le comité d&#8217;action étudiants écrivains, dans la perspective de soutenir la lutte de tous le]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p>Le comité d'action étudiants écrivains, dans la perspective de soutenir la lutte de tous les travailleurs contre une idée ségrégationniste de l'État, dénonce :</p>
<p>Toute information qui tendrait à atomiser le Mouvement du trois Mai en éléments honnêtes et revendicatifs entraînés dans des actes répréhensibles par des éléments malhonnêtes incontrôlés,</p>
<p>Affirme<br />
qu'en révolution il ne se trouve que des droits avec pourtant le devoir de réussir<br />
qu'il n'est point d'acte répréhensible qui ne trouve son origine dans l'exercice lui même répréhensible d'un pouvoir usurpé,</p>
<p>revendique<br />
au titre de la crise calculaire qui frappe la société bourgeoise dans tous ses organes,<br />
les enragés,<br />
les groupuscules,<br />
les provocateurs à la solde de l'étranger,<br />
les pillards,<br />
les blousons noirs,<br />
les incontrôlés,<br />
la chienlit<br />
qui ont pour mérite d'accentuer le clivage entre nous c'est à dire le refus radical, et l'autre, c'est-à-dire le pouvoir<br />
et ceux qui ne l'ont pas encore déserté,</p>
<p>affirme<br />
qu'il restera insensible à tout chantage à une débâcle économique qui n'atteindrait que la richesse,</p>
<p>se félicite<br />
de ce que la bourgeoisie ait eu intérêt en des temps de sécurité à faire croire à la jeunesse qu'elle était unie quand elle ne l'était que dans une forme de consommation,</p>
<p>déclare<br />
que la forme entraîne le fond,<br />
reconnaît là que tout le système oppresseur secrète sa propre condamnation,<br />
admire que cette apparence de réussite qui confondait dans le visage de la rue ouvriers et étudiants, leur ait permis de se reconnaître comme des produits contradictoires d'une même aliénation : richesse et non richesse ; de refuser radicalement une société qui condamne à acheter ou à ne pas pouvoir acheter ; de refuser l'achat, de choisir la même décente pauvreté pour chacun dans la réalisation d'un idéal révolutionnaire ; de choisir l'amour et non le prix,</p>
<p>revendique,<br />
parce que la richesse semble n'avoir pu se définir comme instrument de bonheur que dans l'expérience de son manque.</p>
<p><strong>LE DROIT A LA PAUVRETE</strong><br />
<strong>Texte collectif émanant du Comité d'Action Ecrivains Etudiants</strong></p>
]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title><![CDATA[Université et culture, le campus américain]]></title>
<link>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=207</link>
<pubDate>Mon, 12 May 2008 15:24:37 +0000</pubDate>
<dc:creator>nadeau</dc:creator>
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<description><![CDATA[Student politics,
un symposium dirigé par Seymour Martin Lipset
Basic Books ed. Londres, New York, ]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p><em>Student politics,<br />
un symposium dirigé par Seymour Martin Lipset<br />
Basic Books ed. Londres, New York, 1968.</em></p>
<p><em>Numéro spécial (48) : “ Students and Politics ”<br />
Daedalus, journal of the American Academy of Arts and Sciences</em></p>
<p>La politique comme facteur de la vie universitaire, l'étudiant comme facteur de la vie politique — par une série d'éruptions successives (Berkeley, Berlm) ou presque simultanées (Italie, France), par l'universalité et la virulence du phénomène, aussi violentes à l'Est (Varsovie, Prague, Belgrade) qu'à l'Ouest et dans les nouveaux États en développement ou en stagnation, les mouvements estudiantins de protestation, de contestation, de participation sont à juste titre au centre de l'intérêt des historiens comme des sociologues. Tel était le cas bien avant l'explosion française qui est à la fois la plus tardive et, par son “ impact ” sur la totalité de la vie sociale et politique d'une nation, la plus considérable jusqu'à présent.</p>
<p>Tout a commencé aux Etats-Unis comme en témoigne le vocabulaire internationalement adopté du “ teach-in ”, “ sit-in ”, etc, tout, y compris l'antiaméricanisme, car c'est une partie de la jeunesse américaine qui a exprimé à partir des poètes “ beat ” et des “ beatnik ” la désaffection, la rupture paisible ou violente avec les réalités américaines qui démentent les valeurs affichées ou encore avec ces valeurs elles-mêmes. Il est donc permis de dire que dans une large mesure l'antiaméricanisme vient des Américains eux mêmes.</p>
<p>Aussi parmi les trente études monographiques ou comparées que comportent ces deux excellents recueils-résultat de travaux collectifs et de conférences - serons nous d'abord intéressés parce qui touche aux Etats Unis et, en particulier, à Berkeley en Californie, premier laboratoire de cette incubation.</p>
<p>Dans les années 60, des étudiants participent à la lutte contre la discrimination raciale. Une Nouvelle Gauche émerge dont un des groupes, le S.D.S., n'a que par hasard les mêmes initiales que le mouvement extrême des étudiants allemands. Des étudiants qui participaient à la campagne non violente et se rendaient dans les États du Sud pour soutenir les protestations animées par le pasteur Martin Luther King furent malmenés, certains assassinés avec la complicité des forces de police locales. Ce mouvement qui unissait l'idéalisme à un engagement précis a perdu de sa force avec l'émergence du “ Black Power ” dont les militants accusaient les étudiants de traiter les Noirs selon un “ paternalisme ” d'un type nouveau. C'est sur “ Black Power ” que s'est ensuite modelé le mot d'ordre de Student Power qui reste problématique puisque un Noir est noir toute sa vie durant et un étudiant n'est étudiant que pour quelques années. La transmission de pouvoir d'une courte génération d'étudiants à l'autre est toujours incertaine.</p>
<p>Depuis 1965, c'est le refus actif de la guerre du Vietnam qui mobilise le plus d'énergies, et c'est encore un motif que les étudiants américains, japonais, allemands ou italiens auront en commun.</p>
<p>“ Commitment ” est le fait d'une minorité relativement petite, mais souvenons nous que les étudiants aux Etats Unis sont au nombre de six millions accueillis par 2300 “ collèges ” d'une variété extrême. Rien qui puisse être comparé à ce qu'en France, et uniquement en France, on appelle au singulier l'Université, en tant que branche de l'administration. Les étudiants américains choisissent leurs “ collèges ” en dehors de tout impératif topographique. Les “ activistes ” ici comme ailleurs se trouvent avant tout — je suis l'analyse de Richard Petersen dans Daedalus — dans les Humanities et Social Sciences, ce qui correspond à la Faculté des Lettres. Ce sont en majorité des fils de classe moyennes, dont les parents sont le plus souvent des libéraux qui ont milité pour les bonnes causes (n'oublions pas qu'aux Etats Unis “ liberal ” veut dire réformiste, et “ radical ” révolutionnaire).</p>
<p>Nous retrouvons bien des analogies entre Berkeley et Berlinque souligne dans Student Politics Paul Seabury. Deux universités de haute réputation qui attirent de ce fait un grand nombre d'étudiants de partout. Mario Savio et deux autres des animateurs de la contestation à Berkeley ne s'y étaient fait immatriculer que l'année qui a précédé les troubles. Glark Kerr, le président de Berkeley, passait pour un recteur d'avant garde. C'est lui, d'ailleurs, qui a lancé le terme de “ multiversity ” pour définir la nouvelle Université de masse qui concilie tant bien que mal l'éducation humaniste, la formation de cadres et la recherche. Une enquête parmi les étudiants politiquement actifs a confirmé que les deux tiers de ceux qui participaient à des “ piquets ”, venaient de la Faculté de Lettres, alors que dans les “ contrepiquets ” d'étudiants conservateurs la majorité se préparait pour le “ menagement ” et le droit. La prépondérance des “ Lettres ” tient elle à la matière même de cet enseignement qui prédispose à l'examen critique de la société ou plutôt au surnombre des étudiants et aux incertitudes d'avenir ? Selon une enquête citée par Lipset et Albach, ce sont des étudiants déjà disposés à la critique qui choisissent souvent cette Faculté. Nous apprenons aussi que par elle. Nous apprenons aussi que la qualité du travail des étudiants “ committed ” est en moyenne supérieure à celle des autres, mais que cela vaut aussi pour les étudiants non “ radicaux ”.</p>
<p>Un changement récent a été noté par Irving Howe dans la New York Review : des étudiants qui jusque là voulaient avant tout paraître “ excentriques ” se sont fait couper les cheveux et s'habillent en bourgeois pour mieux gagner des voix au sénateur Eugène McCarthy. Conversion donc du “ provo ” en militant. Il y a dans les explosions estudiantines américaines ce double caractère de protestation politique et de “ fête ” ou assouvissement — de manifestation exubérante qui par elle même donne des satisfactions à ceux qui y participent. Voilà à coup sûr une différence par rapport aux étudiants révolutionnaires de la Russie tsariste, exclusivement dévoués à une cause et auxquels Lénine, en 1905, rendait hommage, disant qu'ils avaient appris aux militants ouvriers des méthodes de lutte nouvelles. En même temps ce “ défoulement ” peut être considéré comme un “ ricorso ” de l'Histoire, au sens de Vico, puisque à travers le Moyen Age, et au delà, des heurts violents entre étudiants et autres citadins étaient fréquents et qu'Oxford a été plusieurs fois le théâtre de luttes sanglantes entre la “ ville ” et la “ toge ” (town and gown).</p>
<p>Un facteur mis en lumière par les recherches citées dans Student Politics c'est la tension nerveuse toujours croissante, liée à la pression des parents, de la direction des collèges et des examens — et peut être à d'autres facteurs aussi. Le taux des suicides parmi les étudiants a augmenté en quelques années de 48 % pour le groupe d'âge entre 15 et 19 ans, de 26 % pour ceux entre 20 et 24 ans, alors qu'il est resté égal pour les hommes de plus de 55 ans.</p>
<p>Plus même que l'Allemagne, c'est le Japon où surgissent les mouvements d'étudiants les plus violents, dont en particulier le Zengakuren — minorité très efficace — qui, en 1960, contraindra le président Eisenhower de renoncer à se rendre à Tokyo et qui causera la chute d'un gouvernement. Ses dirigeants seront plus tard exclus du Parti Communiste japonais pour “ trotskysme ”. L'étude de Michiya Shimbori dans “ Daedalus ” conclut sur la constatation qu'il y a eu une succession de “ cycles ” d'agitation, chaque mouvement à travers son élargissement national ayant fini par s'aliéner de ses bases locales et se désagrégeant pour être suivi par une autre vague.</p>
<p>Les Universités d'Amérique Latine qui ne sont, bien entendu, pas négligées dans ces deux recueils américains, posent des problèmes tellement - particuliers qu'il faudrait en parler à part. Relevons que certaines de ces Universités sont devenues des lieux d'agitation permanente et ont perdu en partie leur caractère de centres d'éducation de recherche. Je me souviens d'avoir rencontré à l'université de San Marcos à Lima un “ militant estudiantin ” très important et — quadragénaire. Ici, la vocation militante devient une carrière, mais l'Université, elle, entre en sous-développement.</p>
<p>L'étude de M. Jean Pierre Worms sur la France dans Student Politics est fort intéressante, puisqu'elle laissait clairement entrevoir une situation explosive et un “ syndicalisme révolutionnaire ” qui alors n'inquiétait guère les responsables. Si M. Worms montre comment la hiérarchie catholique s'est coupée des jeunes Chrétiens et la S.F.I.O. des jeunes socialistes, il omet la crise opposant à la même époque le P.C. aux animateurs de Clarté et qui a eu, elle aussi, des conséquences lointaines. Rien de mieux partagé pour hiérarchies et appareils que la difficulté d'accueillir le neuf !</p>
<p>Les deux recueils ne réservent que peu de place aux étudiants de l'Est — mais il est vrai que les mouvements plus importants ne se sont manifestés que tout récemment.</p>
<p>Student politics, un symposium dirigé par Seymour Martin Lipset. Basic Books ed. Londres, New York, 1968.<br />
Numéro spécial (48) : “ Students and Politics ” Daedalus, journal of the American Academy of Arts and Sciences</p>
<p>François Bondy</p>
]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title><![CDATA[Théâtre et révolution]]></title>
<link>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=217</link>
<pubDate>Mon, 12 May 2008 15:23:55 +0000</pubDate>
<dc:creator>nadeau</dc:creator>
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<description><![CDATA[Nous ne connaissons pas encore le bilan des Etats Généraux du théâtre, qui se sont tenus, par pe]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p>Nous ne connaissons pas encore le bilan des Etats Généraux du théâtre, qui se sont tenus, par petits paquets, à la fois à Lyon, pour les gens de théâtre du “ secteur public ”, et dans différentes salles de Paris, pour les autres. Mais on peut, à priori, formuler quelques souhaits et propositions. D'abord, cette révolution dont la France vient d'esquisser le modèle aux yeux de l'Europe interloquée et dont elle a achevé seulement la première phase, il faut que le théâtre, désormais, la serve. On ne peut plus concevoir le rôle du théâtre que dans une perspective politique et révolutionnaire. Dans une nation réveillée, qui enfin se politise, et où la parole est libérée, le théâtre doit sortir de ses salles closes, qui tiennent du temple, du club, et du bordel. Il doit descendre sur les places, dans les cortèges, dans les meetings ; il doit descendre dans la rue ; ou plutôt il doit en naître : lié à l'événement, à l'histoire qui se fait, commentaire lyrique ou critique de l'actualité, il doit être capable de constituer des fables et des images, des récits et des caricatures, qui puissent éclairer, donner à voir et à comprendre, dénoncer, exciter, célébrer : théâtre de cirque, de parade, de guignol, et de création collective.</p>
<p>Il est dommage qu'on n'ait pu voir que quelques jours, à Aubervilliers, la troupe du “ Bread and Puppet Theater ”, de New York, qui fut la révélation du Festival de Nancy. Avec tambour et trompette, usant essentiellement de masques et de gigantesques mannequins de deux ou trois mètres de haut, cette troupe joue dans les défilés et manifestations pour la paix, et dans les quartiers populaires de New York, mettant en images critiques le “ Discours de Johnson sur l'état de l'Union ”, par exemple, ou l'itinéraire funèbre du soldat américain au Vietnam, dans le style direct, simple, et saisissant, de fables pour enfants, pour le monde infantile qui est le nôtre.</p>
<p>Je pense aussi, comme référence possible, à l'expérience tentée en Italie par une troupe itinérante de théâtre politique et prolétarien, le “ Groupe M.K.S. ”, qui se propose de présenter des spectacles, conçus collectivement, dans des versions successives et toujours modifiables, sur un matériau constitué par des enquêtes menées en commun par des étudiants, acteurs et ouvriers, à partir des aspects de la réalité économique et sociale qui mettent en lumière les contradictions de la société capitaliste ; ils ont ainsi travaillé sur la banlieue industrielle de Venise, (dans des usines de matière plastique pour le napalm) et en Emilie, sur les luttes ouvrières avec la police qui firent plusieurs morts. Comme le dit Max Frisch, qui participe à l'expérience, il s'agit de réfuter le contenu et les formes d'une culture qui a été forgée par une couche de la société étrangère au prolétariat, et de faire naître directement le théâtre d'un public nouveau et ouvrier, façonnant sa conscience dans une œuvre qui naît de la matière même de sa propre existence sociale.</p>
<p>C'est aussi la conscience du comédien, qui doit être modifiée, et qui le sera, dans un théâtre ainsi conçu. Le comédien, rendu à sa dignité double de travailleur et de citoyen, sera enfin un homme, et non plus l'enfant mineur, irresponsable et aliéné, la cocotte entretenue, le gigolo, minable ou couvert d'or, d'une société qui a fait de lui à la fois son historien et son idole, c'est à dire toujours un objet, une victime, et finalement un néant, une pure image, comme le dit si bien Kean, l'acteur, par la bouche de Sartre.</p>
<p>C'est aussi nous autres critiques, qui devrons changer de peau, voyant désormais inutile l'absurde office qui fait de nous, sur le marché du théâtre, des agents publicitaires essentiellement destinés à rameuter des clients. Faire gagner de l'argent, ou en faire perdre, voilà, finalement, notre rôle. Et c'est pourquoi le rapport qu'entretiennent avec nous les gens de théâtre est un absurde rapport de crainte et de flagornerie : on a peur des petits juges mandarins que nous sommes, parés des oripeaux d'une culture vétuste ou inexistante, ces petits juges dont, souvent, l'incompétence navrante peut, à bon droit, indigner des hommes de théâtre que la règle du jeu boursier soumet pourtant à nos sentences risibles.</p>
<p>Dans un théâtre arraché au circuit commercial, à la société mercantile dans un théâtre redevenu institution d'État — gratuite cela va de soi, ou quasiment — le critique deviendra le collaborateur des gens de théâtre, tenu d'être instruit et compétent (il y aura des études conçues à cet effet) : il travaillera, avec les acteurs, à l'élaboration du spectacle, il informera le public, dialoguera avec lui, et, le spectacle achevé, le critiquera dans un exercice enfin désintéressé, en commun avec ce public et avec ces acteurs. D'ici là, nous continuerons peut être notre office de Trissotins faisant le beau avec des phrases et cherchant le brio dans la méchanceté, mais au moins nous ne pourrons plus nous regarder sans rire.</p>
<p>Tract distribué le soir où l'Odéon était occupé.</p>
<p>L'IMAGINATION PREND LE POUVOIR</p>
<p>La lutte révolutionnaire des travailleurs et des étudiants qui est née dans la rue s'étend maintenant aux lieux de travail et aux pseudo valeurs de la société de consommation.</p>
<p>Hier Sud Aviation à NANTES, aujourd'hui le théâtre dit “ DE FRANCE ” : I'ODEON.</p>
<p>Le théâtre, le cinéma, la peinture, la littérature etc. sont devenus des industries accaparées par une “ élite ” dans un but d'aliénation et de mercantilisme.</p>
<p>Sabotez l'industrie culturelle.</p>
<p>Occupez et détruisez les institutions. Réinventez la vie.</p>
<p>L'ART C'EST VOUS !<br />
LA REVOLUTION C'EST VOUS !<br />
ENTREE LIBRE</p>
<p>à l'ex théâtre de France, à partir d'aujourd'hui.</p>
<p>C.A.R.</p>
<p>par Gilles Sandier</p>
]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title><![CDATA[En Sorbonne]]></title>
<link>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=211</link>
<pubDate>Mon, 12 May 2008 15:23:38 +0000</pubDate>
<dc:creator>nadeau</dc:creator>
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<description><![CDATA[La caractéristique la plus frappante du mouvement de mai 68 est de crever, de traverser les schéma]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p>La caractéristique la plus frappante du mouvement de mai 68 est de crever, de traverser les schémas, de faire éclater les modèles politiques, économiques, sociaux, culturels, où l'on tente de l'enfermer. Son extraordinaire résonance internationale — il frappe à Madrid comme à Belgrade, à Tokyo comme à Washington, à Berlin comme à Milan, sans s'inquiéter de la nature des régimes ou des équilibres sociaux — et son impact dans des couches sociales tenues jusqu'à présent pour “ quantité négligée ” et victimes d'un véritable “ refoulement ” social — ouvriers immigrés, jeunes chômeurs, blousons noirs — indiquent que le mouvement s'alimente aux sources les plus profondes de la personne, à une énergie de vie que cernent le mieux les termes de spontanéité, liberté, gratuité, créativité, bref, la notion de Jeu, comme essai et déploiement de tous les possibles d'un individu, comme ouverture indéfinie, élan perpétuel, affirmation plénière et joyeuse de soi qui rend insupportables tous les cadres et tous les rôles préétablis.</p>
<p>Ainsi comprend-on mieux le style des barricades et des manifestations, la parole, non pas figée dans ses formes contraintes mais jaillissant — avec quelle surprenante aisance, quelle grâce, souvent — comme le dynamisme même, la modulation de l'intimité individuelle. L'une des réussites peut être les plus fécondes du mouvement de mai 68 est d'avoir arraché la parole au pouvoir gaulliste et à ses oppositions officielles, et de l'avoir rendue, distribuée à tous ; le régime connaissait son apogée dans la cérémonie sacrée qu'était l'allocution du général, elle-même ramassant toute sa substance dans un mot fétiche, jetée en pâture à la presse complice et aux foules médusées ; brusquement, tous ces discours sonnent creux, sonnent faux, même lorsqu'ils se détachent sur fond de crosses et de gâchettes. Comme le pouvoir, la parole est “ dans la rue ”, c'est a dire dans les amphis, les usines, les magasins, les bureaux, les lieux de travail ; il ne sera sans doute plus possible de la reprendre, de la “ récupérer ”.</p>
<p>Le Jeu révolutionnaire de mai 68 n'a pas été seulement révélation des masques et mascarades, de la “ chienlit ” du pouvoir et de ses oppositions, il n'a pas simplement crevé les effigies solennelles — ministres, politiciens, professeurs, patrons, maîtres et chefs en tous genres ; il a été, il est toujours, en même temps qu'une réalité humaine, politique, culturelle, pleine et homogène, un apprentissage des figures nouvelles, souvent imprévisibles, sur lesquelles le mouvement a des chances de déboucher, qu'il est précisément en train d'élaborer, d'essayer, comme on dit d'un enfant qu'il “ essaye ” ses muscles et ses sens et ses synapses — essai, jeu, exercice, qui n'ont rien à voir avec l'amusement facile et imitatif (celui justement auquel se livrent les gaullistes lorsqu'enfermés dans leurs voitures, comme tous les weekendards, ils klaxonnent sur le rythme d' “ Algérie française ! ”), mais qui sont l'expression même de la maturation, du développement, de la vie.</p>
<p>Ce bouillonnement de vie, la Sorbonne en offre une merveilleuse illustration ; elle écrase le capitalisme sur son propre terrain, sur ses propres prétentions — à l'efficacité, au rendement, à la productivité. Hier encore, énorme organisme grabataire et bouffi, elle est devenue un organisme vivant, agile, alerte, travaillant à plein temps, nuit et jour, multipliant les services et les circuits : les amphis n'ont jamais connu public aussi nombreux, enthousiaste, délirant, créateur ; les murs se couvrent d'affiches, de proclamations, de manifestes, de graffiti, et parfois de fresques vraiment informelles peinturlurées à la hâte ; de tableaux et de poèmes ; on a installé une infirmerie, qui a soigné des centaines de blessés ; une crèche, au troisième étage, a été aménagée, les nourrissons et les enfants y passent des heures exquises ; un service de presse édite un bulletin d'information et reçoit les journalistes ; un peu partout, on mange, on dort, on boit, on imprime des tracts ; on trouve même le temps de flâner et de méditer au soleil ; un immense piano à queue, au pied de la chapelle, domine la cour transformée en kermesse politique.</p>
<p>Il est important de noter que c'est un mouvement international qui organisa la manifestation pour le Vietnam à Berlin, avec Rudi Dutschke, qui fut le point de départ de toute l'agitation étudiante en Europe.</p>
<p>Le mouvement de mai 1968 ne reconnaît aucun “ maître à penser ”, comme on dit, et n'en cherche aucun. Si le nom d'Herbert Marcuse, qui fit il y a quelques années une série de cours à l'École des Hautes Études, devant un auditoire qui ne dépassa jamais dix personnes, a été prononce, il était inconnu de la presque totalité des étudiants. C'est moins des hommes que des situations globales qui ont inspiré le mouvement, et les deux plus importantes sont le Vietnam et Cuba. Il est utile de rappeler que le Mouvement du 22 mars, qui a joué un rôle déterminant, doit son nom à la journée du 22 mars, au cours de laquelle une centaine d'étudiants de Nanterre occupèrent un amphithéâtre pour protester contre l'arrestation de militants des Comités vietnamiens ; et le premier amphi baptisé par les étudiants révolutionnaires s'appelait amphi , . Les manifestations les plus importantes, qui précédèrent les journées de mai, se déroulaient sur le thème du Vietnam, et les militants scandaient leur marche sur un rythme d'allégresse avec les noms de “ Ho Chi Minh, oh oh ” et “ Guevara, che che ”.</p>
<p>Et il est significatif, que son porte-parole soit l'Allemand Cohn Bendit, faisant faire à la France en quelques jours un bond de plusieurs années. Cohn Bendit donne à la révolution un rythme de ballet ; il n'est jamais là où on l'attend (par exemple la conférence de presse à la Sorbonne), toujours là où on ne l'attend pas (dernier défilé de l'UNEF, le 31 mai), il nargue les autorités, bondit par dessus les frontières (“ les frontières, on s'en fout ! ”), terrorise tous les “ assis ”, refuse d'entrer dans le rôle de vedette ou de leader qu'on lui tend de tous côtés. Sa force et la raison profonde de son harmonie avec le mouvement, c'est qu'il ne tient pas de place, qu'il est animation pure ; sa présence n'est pas celle d'une opacité exclusive des autres, elle dessine au contraire un espace ouvert et libre où l'autre se sent advenir ; son volontarisme est source de spontanéité, préserve et associe la volonté des quelques milliers d'étudiants révolutionnaires qui sont les créatures véritables du mouvement.</p>
<p>La Révolution est une fête proclame une affiche manuscrite sur les murs de la Sorbonne. Elle surgit, de fait, dans une société de l'ennui, une société sans fête véritable, dans un paysage social d'objets trafiqués, dans un paysage politique encombré de potiches et de fantômes, dans un paysage culturel fourmillant de zombies ; aussi la résurgence des courants libertaires, si caractéristique du mouvement, doit être perçue dans une perspective nouvelle : ils expriment à la fois la revendication traditionnelle des “ laissés pour compte ”, de tous ceux dont l'avenir économico social est bouché, et aussi le besoin nouveau, typiquement moderne, d'échapper à la contrainte et à l'envahissement des objets. Ainsi a pu s'opérer la rencontre fructueuse entre les étudiants les plus lucides et les éléments les plus démunis, jeunes ouvriers, chômeurs, et dans la Sorbonne en fête, véritable alma mater, authentique matrice, tandis que les étudiants et quelques professeurs, dans les salles discrètes des Comités d'action, dessinent le nouveau visage de l'Université.</p>
<p>Il faut pourtant compter avec les trouble fête, avec tous ceux qui ne connaissent d'autre flamme, d'autre feu, que celui qui surgit d'un tombeau, tous ceux qui ont partie liée avec la mauvaise mort.</p>
<p>par Roger Dadoun</p>
]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title><![CDATA[Ces esclaves importés dans la ville]]></title>
<link>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=203</link>
<pubDate>Sun, 04 May 2008 18:26:15 +0000</pubDate>
<dc:creator>nadeau</dc:creator>
<guid>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=203</guid>
<description><![CDATA[Revue N° 209 parue le 01-05-1975
&#8220;Je suis entre les mains d&#8217;un grand voleur. II ne me p]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p><em>Revue N° 209 parue le 01-05-1975</em></p>
<p>"Je suis entre les mains d'un grand voleur. II ne me paie pas,<br />
et je ne peux rien lui tirer de la bourse... Je deviens fou avec<br />
ce voleur... Je voulais bien t'envoyer de l'argent, mais je n'en<br />
ai pas ce filou me doit plus de 3 000 francs... Je me<br />
considère comme travaillant dans une prison, et innocent...<br />
Beaucoup de baisers aux enfants."<br />
Quand arriva au Portugal cette lettre d'Albano Gomez, dont<br />
J,-L. Dariel raconte l'histoire, il était mort ; le fils de son<br />
patron avait manqué un virage en le conduisant au travail.<br />
Pendant neuf mois, il avait travaillé chez un entrepreneur de<br />
maçonnerie de Monpazier (Dordogne), sans sécurité sociale,<br />
sans feuilles de paie, sans même récupérer les 18 000<br />
escudos (3 150 francs) investis pour payer au départ le<br />
pasador. L'ASTI finit par faire rendre à sa veuve les salaires<br />
dus. Mais il n'y a qu'un seul inspecteur du travail pour toute<br />
la Dordogne, et des milliers d'esclaves y sont dispersés.<br />
L'enquête de J.-L. Dariel, la solide thèse de sociologie de B.<br />
Granotier, la réflexion plus politique du Cedetim, l'itinéraire<br />
du militant sénégalais Sally N'Dongo convergent et donnent<br />
tout leur sens à ces quelques chiffres : plus de 3 millions de<br />
"T.I." en France, 7 % de la population totale, 12 % des<br />
travailleurs industriels, jusqu'à 25 % dans la métallurgie, plus<br />
de 35 % dans le bâtiment.<br />
Les T.I. sont frappés de discriminations multiples : salaires<br />
plus bas, degré de qualification plus faible, instabilité plus<br />
élevée, heures de travail plus longues, logement plus<br />
sordide. Plus de 50 % d'entre eux vivent à plus de cinq par<br />
pièce. Mais la discrimination, c'est aussi la surveillance<br />
policière de la "circulaire Fontanet-Marcellin" (liant carte de<br />
travail et carte de séjour), c'est aussi l'humiliation constante.<br />
"Amenez la viande", disait-on à Lyon sur le chantier<br />
Maillard-Duclos quand on manquait de bras (Cedetim, p.<br />
319). Sur le terrain malsain du racisme quotidien, surgissent<br />
les accès criminels, les coups et blessures, les vols, les<br />
assassinats, comme ce fut le cas dans l'été 1973, en<br />
Provence-Côte d'Azur.<br />
Le Cedetim (Centre d'études anti-impérialistes) insiste sur<br />
l'idée que, en dernière analyse, il serait faux de parler de<br />
"surexploitation" des T.I. : aucune exploitation n'est<br />
"normale". Et dangereux, car à trop insister sur les<br />
différences qualitatives entre travailleurs français et<br />
immigrés, on rendrait plus difficile leur lutte commune. Soit !<br />
Mais c'est là précisément que gît le problème. Car il y a à la<br />
fois exploitation spécifique et exploitation commune, et ceci<br />
ressort autant de l'étude du Cedetim que des autres<br />
ouvrages examinés ici.<br />
En ce qu'elle a de spécifique, l'exploitation des T.I.<br />
correspond en métropole à une stratégie économique très<br />
cohérente (même si elle ne fut pas délibérée à l'origine) :<br />
— diminution des coûts directs et indirects de la production ;<br />
— imposition des cadences et des coûts de travail favorables<br />
à l'exploiteur ;<br />
— mobilité de la main-d'oeuvre et possibilités accrues de<br />
licenciement ;<br />
— économie sur les investissements ;<br />
— division politique de la classe ouvrière (Cedetim, p. 33).<br />
Dans le cadre du VIe Plan, le recours massif aux T.I. permet<br />
d'économiser le capital dans les secteurs médiocrement<br />
rentables, où la modernisation de l'équipement n'est pas un<br />
impératif international. Les investissements s'effectuent ainsi<br />
au bénéfice des secteurs "de pointe", plus rentables mais<br />
aussi où la compétition mondiale est plus âpre. Sur le plan<br />
politique, le poids et la combativité de la classe ouvrière sont<br />
diminués, et notamment son poids électoral.<br />
Mais le phénomène de l'immigration ouvrière a en même<br />
temps une signification internationale. Il est frappant qu'y<br />
insistent les quatre ouvrages examinés ici, à travers des<br />
genres très différents : étude militante collective ou<br />
biographie individuelle, thèse de IIIe cycle ou reportage : le<br />
mouvement des T.I. est aussi opératoire à son point de<br />
départ qu'à son point d'arrivée et les deux aspects sont liés,<br />
à travers le phénomène général du néo-colonialisme.<br />
Sous-développement et immigration sont indissociables.<br />
Complicités et profits<br />
L'émigration, localement, nourrit déjà toute une chaîne de<br />
complicités et de profits : racoleurs, recruteurs spécialisés,<br />
correspondants des firmes occidentales (que les paysans<br />
turcs nomment avec lucidité des "ambassadeurs"), passeurs,<br />
intermédiaires de toute sorte. Le reportage de Dariel, mené<br />
en Turquie, au Maroc, en Yougoslavie, et pas seulement à<br />
Gennevilliers ou à Nice comme on s'en contente trop<br />
souvent, montre de façon très vivante le jeu de ces trafics<br />
d'hommes. Il est plus difficile de saisir l'intervention des<br />
grands groupes privés et des Etats exportateurs de<br />
main-d'oeuvre (mise à part la Yougoslavie, où l'exportation<br />
étatique du travail fonctionne au grand jour). Mais il est clair,<br />
montre le Cedetim, que le système de solidarité entre<br />
exportateurs et importateurs de main-d'oeuvre se situe à un<br />
niveau beaucoup plus élevé ; il met en question tout<br />
l'équilibre social, financier (rentrées de devises), politique des<br />
pays exportateurs, et les choix délibérés de leurs dirigeants.<br />
Il est vraiment un peu simple, comme le faisait le maire<br />
S.F.I.O. de Roubaix à un banquet en l'honneur de militants<br />
noirs syndicalistes, de déclarer avec bonhomie qu'il s'agit,<br />
"d'une race particulière, qui aime voyager" (Sally N'Dongo, p.<br />
53).<br />
Eloignés du pays dont la misère les a chassés, les T.I. y<br />
restent profondément liés. Une fois arrivés en France, ils se<br />
donnent des organisations à caractère national, tantôt plus<br />
politisées, tantôt plus coutumières ou culturelles, dont le<br />
Cedetim présente un inventaire très fouillé : Algériens,<br />
Tunisiens et Marocains, Espagnols et Portugais, Antillais,<br />
travailleurs d'Afrique noire. Les "foyers" (résidences<br />
collectives) des gens d'Afrique noire, qui correspondent à<br />
des ethnies précises, reproduisent ainsi le caractère à la fois<br />
communautaire et autoritaire du village africain : fabrications<br />
artisanales commercialisées au bénéfice de tous, accueil des<br />
errants et sans-travail, mais aussi hiérarchie très stricte.<br />
Pourtant, quelle que soit la solidité de leur enracinement<br />
propre, les T.I. sont en même temps pris, happés plutôt,<br />
dans les rouages de la machine sociale de France. On<br />
pourrait même dire qu'ils démasquent la vraie nature de ces<br />
rouages... Tant leur misère même est incompatible avec le<br />
bon fonctionnement bien huilé des institutions françaises,<br />
avec les institutions dont elles se réclament. Ainsi l'école,<br />
incapable de "traiter" les 700 000 enfants d'immigrés qui<br />
viennent à elle, au moins dans son organisation actuelle.<br />
Ainsi l'appareil médical-hospitalier, contraint par les T.I. de<br />
reconnaître la maladie comme fait social malgré les<br />
dénégations de l'Ordre des médecins : la tuberculose prend<br />
les Africains à leur arrivée en France ; le taux de maladies<br />
mentales est particulièrement fort chez les T.I., de même que<br />
celui des ulcères d'estomac, fruit de la solitude et de<br />
l'angoisse. Et le système représentatif, dont le masque<br />
"démocrate" s'effrite du seul fait que des millions de<br />
travailleurs en sont exclus parce que "non-citoyens". Et le<br />
droit pénal, qui tolère qu'une impunité de fait soit réservée à<br />
une catégorie précise d'homicides "par imprudence", à savoir<br />
ces accidents du travail qui font tant de victimes chez les T.I.<br />
Et le sexisme, puisque les T.I. vivent largement dans un<br />
"monde de mecs", avec toutes les conséquences d'une telle<br />
situation (mis à part certains groupes nationaux arrivés en<br />
France depuis plus longtemps). A y regarder d'un peu près,<br />
les T.I. jouent bien le rôle d'un révélateur subversif, d'un<br />
dénonciateur collectif des mécanismes sociaux dans<br />
lesquels nous vivons...<br />
Sont-ils pour autant un ferment de subversion sociale ?<br />
Ont-ils un rôle révolutionnaire à jouer ? Ou du moins un rôle<br />
politique propre ? Le Cedetim, groupe de militants actifs dès<br />
avant Mai 68 dans les luttes anti-impérialistes, discute à fond<br />
cette question, et il est sans doute le premier à l'avoir fait<br />
systématiquement. Pour lui, il ne faut pas dissocier les trois<br />
insertions des T.I. : riposte à l'exploitation spécifique et<br />
commune qui les frappe en France (racisme, etc.), solidarité<br />
avec le pays d'origine et les luttes populaires qui s'y<br />
déroulent, appartenance à la classe ouvrière française et<br />
donc participation aux luttes des travailleurs de France.<br />
Trois voies principales se dessinent, selon qu'on met l'accent<br />
sur l'un ou l'autre de ces trois aspects. Certains, en effet,<br />
insistent surtout sur la lutte spécifique des travailleurs<br />
immigrés, par exemple pour obtenir la carte de travail ou<br />
protester contre le racisme ; mais leurs grèves de la faim si<br />
déterminées, leurs mouvements de grève particuliers sont<br />
restés un peu à l'écart de la classe ouvrière française (à part<br />
quelques contacts sporadiques avec la C.F.D.T.) ; les<br />
soutiens dont ils bénéficiaient venaient surtout des milieux<br />
libéraux ou chrétiens, sur des bases humanistes. D'autres<br />
mouvements et groupes se définissent par rapport au pays<br />
d'origine (Afrique noire, Espagne, pays arabes), mais<br />
n'échappent pas, de ce fait même, au risque de<br />
cloisonnement. Quant à la troisième voie, elle est encore<br />
bien incertaine. Il est plus facile d'analyser les mécanismes<br />
sociaux qui frappent à la fois travailleurs français et<br />
immigrés, que de les réunir en fait. Les grands partis et<br />
syndicats de gauche laissent à l'arrière-plan les T.I., du fait<br />
même de leur non-insertion dans les institutions ; de petits<br />
groupes, notamment "m.-l." ou trotskystes, en font un<br />
partenaire privilégié dans leurs luttes, mais seulement au<br />
niveau de la théorie, et sans perdre pour autant leur<br />
caractère marginal.<br />
Pierre Messmer, avec le rude franc-parler des vieux<br />
légionnaires, déclarait en 1973 :"Le problème de<br />
l'immigration est un piège tendu par l'histoire. Jusqu'à<br />
présent, la France était habituée à coloniser une partie du<br />
monde, et aujourd'hui c'est le Tiers Monde qui vient chez<br />
nous"(sic). Certes, il y avait bien longtemps (en fait depuis la<br />
chute de la Rome antique) que les sociétés à base de classe<br />
n'avaient organisé sur une aussi vaste échelle les transports<br />
de main-d'oeuvre. Ni le capitalisme ascendant (mises à part<br />
les plantations du Nouveau Monde), ni le monde féodal n'en<br />
avaient eu besoin : les campagnes et les paysans<br />
répondaient à leurs besoins de main-d'oeuvre ; mais les<br />
campagnes sont vidées aujourd'hui. Pour autant, les sociétés<br />
capitalistes développées sont-elles prises à ce "piège de<br />
l'histoire"? Disposent-elles d'une politique de rechange, qui<br />
permettrait de desserrer celui-ci ? Rendre la main-d'oeuvre<br />
immigrée "plus chère", comme cela s'est dit récemment dans<br />
les milieux giscardiens, en imposant des mesures tendant à<br />
égaliser la condition ouvrière ? (Ce qui réduirait les<br />
avantages à employer les travailleurs émigrés, dans un<br />
contexte de montée du chômage.) Développer la<br />
mécanisation et l'automation, réduire donc l'"investissement<br />
humain" et les ennuis y afférant ? Ou encore déplacer vers le<br />
Tiers Monde les centres de production, même pour les<br />
industries de transformation qui déjà s'établissent à<br />
Singapour, à Taiwan, dans les régions "sûres" ? Mais<br />
celles-ci sont-elles si nombreuses dans le Tiers Monde ?</p>
<p>Jean Chesneaux</p>
<p>CEDETIM<strong>.Les Immigrés</strong>. Stock éd., 382 p.</p>
<p>Jean-Loup Dariel. <strong>La traite des pauvres, racolage et<br />
exploitation des travailleurs étrangers</strong>. Fayard éd., 208 p.</p>
<p>Bernard Granotier.<strong> Les travailleurs immigrés en France</strong>. Maspero éd., 277 p. (édition revue, 1974).<br />
Sally N'Dongo. Voyage forcé, Itinéraire d'un militant. Maspero éd., 224 p</p>
]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title><![CDATA[Loi Debré sur l'immigration par Maurice Nadeau]]></title>
<link>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=201</link>
<pubDate>Sun, 04 May 2008 18:18:20 +0000</pubDate>
<dc:creator>nadeau</dc:creator>
<guid>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=201</guid>
<description><![CDATA[Journal en Public. Loi Debré sur l&#8217;immigration
Revue N° 711 parue le 01-03-1997
Mercredi 12 ]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p>Journal en Public. Loi Debré sur l'immigration<br />
<em>Revue N° 711 parue le 01-03-1997</em></p>
<p>Mercredi 12 février (1997). En rentrant, le soir, sur le "répondeur"<br />
m'attend une voix amie: "Les écrivains doivent s'associer aux<br />
cinéastes pour refuser le projet de loi Debré sur l'immigration.<br />
J'attends votre signature, avant minuit". Je ne me demande<br />
pas si je suis écrivain, ma signature je la donne, d'autant plus<br />
que j'avais dit, il y a quelques jours, avant les cinéastes, "ils<br />
pourront toujours courir avant que je dénonce un étranger<br />
que j'aurais abrité..."<br />
Jeudi 14. Je me vois dans Le Monde, près d'Edgar Morin,<br />
avec 154 autres. J'en reconnais quelques-uns, des "anciens"<br />
parmi les 121, — ceux qui rassemblent les signatures<br />
doivent avoir consulté la fameuse liste — les autres sont<br />
évidemment plus jeunes, je les connais plus ou moins. Tiens<br />
tiens! est-ce que les écrivains, les "intellectuels" que, depuis<br />
un certain temps, on accuse de dormir, commenceraient à se<br />
réveiller?<br />
Je pense que le détonateur ça a été l'élection de Vitrolles, la<br />
parade insolente du couple Mégret. Le Pen gagne du terrain,<br />
un peu plus tous les jours, le gouvernement et le triste Debré<br />
lui emboîtent le pas, espérant le battre à la course<br />
démagogique. La Gauche fait dodo. Les jeunes cinéastes et<br />
une centaine et demie d'intellectuels ont fini par s'en<br />
apercevoir.<br />
Vendredi, samedi, dimanche, le feu gagne. Voici qu'entrent<br />
en lice les universitaires, les chercheurs, les techniciens, les<br />
traducteurs... tout le monde veut en être. Tout ce monde —<br />
l'élite, dit-on — déclare haut et fort qu'elle violera la loi,<br />
qu'au-dessus de la loi, quand elle devient inique, existe le<br />
respect de soi, le respect de l'autre, une loi morale<br />
supérieure à toute règle concoctée par une majorité de<br />
soi-disant "représentants du peuple" auxquels une partie —<br />
qui n'est pas la plus imbécile — de ce peuple crie son<br />
dégoût.<br />
J'attends la suite. Feu de paille? Les socialistes se sont tus,<br />
et pour cause: ce sont eux qui, en 1982, Badinter garde des<br />
sceaux — Libération nous le rappelle — ont imaginé le<br />
certificat d'hébergement. Debré va un peu loin, Jospin le lui<br />
fait timidement remarquer: "pas jusqu'à la dénonciation, ça<br />
ne se fait pas, c'est vilain!"<br />
Pour le week-end, un assez long week-end, j'ai emporté<br />
Tanizaki en Pléiade, une grosse Pléiade, plus de 2 000<br />
pages, et ce n'est que le premier volume (il y en aura deux).<br />
J'avais lu autrefois Un amour insensé. Je reprends depuis le<br />
début, les oeuvres de jeunesse. C'était le temps en Occident,<br />
de Gide et d'Oscar Wilde, Tanizaki les apprécie. Il ne le leur<br />
cède en rien dans la liberté, sinon des peintures, du moins<br />
des situations où la sensualité (le désir de carnation blanche<br />
féminine, le froissement de la soie) s'exerce à plein, où se<br />
donnent libre cours avec une joie brutale fétichisme et<br />
fantasmes sadomasochistes. C'est le début du siècle, le<br />
Japon est en train de basculer dans une modernité qui ne<br />
garde du samouraï que le tranchant du sabre, l'honneur,<br />
autrefois guerrier, se portant ailleurs. Le Japonais Tanizaki<br />
est obnubilé par l'Occident, où il ne mettra jamais les pieds.<br />
Plus que par ses glorieux aînés, comme Sôseki, il jure par<br />
Flaubert et Maupassant.<br />
Lundi. De Sôseki, justement, La Quinzaine et Louis Vuitton<br />
publient des récits de voyages. J'en reçois les premiers<br />
exemplaires. Hilka a de nouveau réussi une très belle<br />
couverture.<br />
Avant de partir, j'avais commencé de lire Ostinato, le livre de<br />
Louis-René des Forêts en chantier depuis vingt-cinq ans.<br />
Libération et le Monde des Livres en ont fait la semaine<br />
dernière leur "ouverture". Excellents articles de Gaudemar<br />
dans l'un, de Kéchichian dans l'autre, admiratifs mais<br />
prudents et préférant laisser la parole à l'auteur sous forme,<br />
ici et là, d'entretiens. Des entretiens où Des Forêts redit ce<br />
qu'il dit dans son livre, mais en plus rapide et à la portée du<br />
lecteur pressé.<br />
Les 50 premières pages d'Ostinato m'avaient à ce point<br />
bouleversé, me transportant dans des souvenirs d'enfance<br />
que je faisais miens, illuminations d'instants portés à<br />
l'incandescence par une écriture d'une efficace beauté, que<br />
je décidai de ne pas emporter Ostinato en week-end. Je ne<br />
voulais pas le galvauder, le traiter en ouvrage ordinaire, ce<br />
n'était plus de "lecture" seulement qu'il était question.<br />
Certains de ces textes, je les avais lus autrefois, dans des<br />
revues, des plaquettes, par quel tour de magie sautaient-ils<br />
maintenant de la page dans mes propres souvenirs?<br />
Ostinato, je l'ai repris au retour. Toujours ces illuminations<br />
dans les souvenirs de guerre et de maquis (je pense aux<br />
"épiphanies" joyciennes), dans la déception, stupéfiée et<br />
amère de l'après-libération, et ce goût de la métaphore qui se<br />
meut entre ciel et terre, dans les territoires de l'enfance. Le<br />
deuil immense qui a frappé Des Forêts et sa compagne,<br />
comment l'auteur s'en remettrait-il dès lors que l'homme de<br />
chair et de vie en porte la marque crucifiante? L'homme et<br />
l'auteur, faisant mentir l'autre rêveur endurci qui s'en est pris<br />
à Sainte-Beuve, se confondent ici et ne font qu'un, appelant<br />
le lecteur à former un trio d'un seul tenant, et c'est bien en<br />
quoi Ostinato s'écrit hors de tout discours, fût-ce le discours<br />
autobiographique. Sur tous les modes, du grave à l'aigu, du<br />
confiant au désespéré, de l'à quoi bon? à l'élan pour repartir<br />
dans la fabuleuse aventure d'un langage qui permet de<br />
rebondir. Des Forêts, hanté par la mort qu'il veut voir proche,<br />
s'arc-boute dans des ruminations sans fin sur "l'échec" de<br />
son projet. On aura compris qu'il ne s'agit pas de l'échec d'un<br />
ouvrage de littérature. Ce qu'il redoute et désire à la fois c'est<br />
d'atteindre "le lieu premier, le non-lieu, le rien de rien où tous<br />
les mots étant heureusement abolis, le silence même perd sa<br />
nature et son nom".<br />
En son temps j'avais écrit sur Le Bavard, son premier livre. Il<br />
m'avait fait savoir que je n'y avais rien compris et il en était<br />
même un peu indigné: j'avais usurpé la place que j'occupais.<br />
Par la suite, je publiai dans Les Lettres Nouvelles "Les<br />
grands moments d'un chanteur" et La Chambre des enfants.<br />
Louis-René était devenu un ami que je retrouvai dans le<br />
projet de cette Revue internationale qu'avec Blanchot,<br />
Mascolo et Vittorini nous avons essayé de mettre sur pied. Et<br />
bien sûr, nous étions ensemble contre la guerre d'Algérie et<br />
parmi les 121.<br />
Secret et ténébreux, Louis-René? Sans doute. Et "obstiné".<br />
Bien sûr. Mais son rire, vous connaissez?</p>
<p>Maurice Nadeau</p>
]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title><![CDATA[L'Immigration. Un problème ?]]></title>
<link>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=202</link>
<pubDate>Sun, 04 May 2008 18:17:47 +0000</pubDate>
<dc:creator>nadeau</dc:creator>
<guid>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=202</guid>
<description><![CDATA[Revue N° 694 parue le 01-06-1996

&#8220;Bien que la lecture d&#8217;une enquête sociologique soit]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p><em>Revue N° 694 parue le 01-06-1996<br />
</em></p>
<p>"Bien que la lecture d'une enquête sociologique soit souvent<br />
ingrate (abondance de données statistiques, impersonnalité<br />
et sécheresse du style), il vaut la peine de faire un effort et<br />
de lire attentivement celle qu'avec l'aide de l'INSEE et de<br />
l'INED, Michèle Tribalat a réalisée sur les immigrés. Non<br />
seulement parce que c'est la première enquête d'envergure<br />
sur les diverses populations étrangères — Maghrébins,<br />
Africains, Asiatiques, Turcs, Portugais, Espagnols — qui<br />
résident en France, mais encore parce qu'elle dissipe bien<br />
des préjugés et souligne, indirectement, la stupidité des<br />
politiques suivies jusqu'à présent par tous les gouvernements<br />
français.<br />
Des analyses très fouillées que fait l'auteur des pratiques<br />
matrimoniales, linguistiques, religieuses des immigrés, de<br />
leur rapport au pays d'origine, de leur attitude à l'égard de la<br />
naturalisation, il ressort — et c'est la première leçon de ce<br />
travail — qu'il n'est pas possible, ou pas opératoire, comme<br />
on le fait couramment, de parler des immigrés en général.<br />
Origine sociale, moeurs, aspirations, formes de sociabilité<br />
diffèrent d'un groupe à l'autre et à l'intérieur d'un même<br />
groupe. Qu'y a-t-il de commun entre des Turcs, très repliés<br />
sur eux-mêmes, très attachés à leur religion, qui ne se<br />
marient pratiquement pas avec des Français(es), des<br />
Algériens qui fréquentent fort peu les lieux de culte, mais se<br />
montrent très peu enclins à demander la nationalité française<br />
(il est vrai qu'une fatoua de 1989 fait d'un naturalisé un<br />
apostat, lequel risque la mort) et des Asiatiques, à la fois<br />
"communautaristes" et les plus nombreux à vouloir être<br />
naturalisés. Les immigrés n'ont en commun que d'être venus<br />
d'ailleurs. Ce qui ne dit pas grand chose sur ce qu'ils sont,<br />
mais induit toutes sortes de généralisations abusives.<br />
Si d'une population à l'autre, les immigrés sont très divers, la<br />
même diversité se retrouve à l'intérieur de chaque groupe:<br />
par le biais des nouvelles générations, nées dans<br />
l'Hexagone, ou des nouveaux arrivants, ou encore des<br />
mariages, les moeurs se transforment, les différences<br />
s'estompent et l'assimilation s'accomplit. Lentement, sans<br />
doute — c'est à la quatrième génération, estiment les<br />
sociologues, que l'intégration est achevée — mais<br />
obstinément, inexorablement.<br />
C'est ce que montre, entre autres, l'examen des pratiques<br />
matrimoniales. Si, chez la moitié des immigrés algériens nés<br />
en Algérie, les mariages ont été arrangés par la famille, ce<br />
n'est plus le cas qu'une fois sur dix pour les Algériens nés en<br />
France: ils n'épousent plus leur cousine. Etape<br />
intermédiaire? 46 % de ceux qui sont arrivés avant l'âge de<br />
16 ans épousent encore une femme de leur communauté.<br />
Le mariage mixte — qui est assurément la meilleure façon de<br />
s'intégrer — n'est pas la règle, mais il n'est pas non plus<br />
l'exception: un quart des Algériennes nées en France<br />
n'hésitent pas, malgré les réticences de leurs familles, à<br />
épouser un Français, les Algériens qui immigrent<br />
actuellement — et qui appartiennent souvent aux classes<br />
moyennes et supérieures — se choisissent souvent une<br />
compagne dans la société qui les accueille.<br />
Il n'y a donc pas, comme certains le prétendent, d'obstacles<br />
insurmontables à l'assimilation. La polygamie? Elle ne<br />
concerne qu'1 % des Maghrébins — et pas les plus jeunes.<br />
Elle touche davantage les Africains, essentiellement les<br />
Mandés — mais 2/3 des immigrés d'Afrique noire sont<br />
monogames.<br />
La religion? "La faible assiduité des lieux de culte pour les<br />
migrants algériens est générale... Le désintérêt semble<br />
massif parmi les jeunes... La pratique est faible." Se dire<br />
musulman est beaucoup plus de l'ordre de l'affirmation<br />
identitaire que de la foi; l'observance des rites, entre autres<br />
du ramadan, s'inscrit dans la même perspective.<br />
L'immigration, un problème? Sans doute. Mais rien n'est fait<br />
pour le résoudre et tout se conjugue pour l'aggraver. Loin<br />
d'avoir une politique active d'assimilation, ou simplement<br />
d'ouverture, le pouvoir politique, qu'il soit de gauche ou de<br />
droite, balance, selon les époques, entre indifférence,<br />
méfiance, répression. Pire: des lois Pasqua aux projets<br />
Debré, il verrouille, refoule, exclut. Oubliant que ce sont des<br />
hommes et des femmes venus d'ailleurs, au cours des<br />
siècles, qui ont façonné ce pays, que les Français "de<br />
souche" sont les immigrés d'hier, que les immigrés<br />
d'aujourd'hui seront les Français de demain et que, par<br />
quelque côté qu'on l'examine — démographique,<br />
économique, culturel, "humain" — l'immigration a été une<br />
chance pour la France, et le demeure."</p>
<p>Michèle Tribalat<br />
<strong>De l'Immigration à l'assimilation : enquête sur les<br />
populations d'origine étrangère en France</strong><br />
La Découverte<br />
Maurice T. Maschino</p>
]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title><![CDATA[Figures in a Landscape, Elias Sanbar]]></title>
<link>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=187</link>
<pubDate>Sun, 04 May 2008 15:43:18 +0000</pubDate>
<dc:creator>nadeau</dc:creator>
<guid>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=187</guid>
<description><![CDATA[Retour sur le superbe recueil de photographies, photographie d&#8217;une terre et de son peuple, con]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p>Retour sur le superbe recueil de photographies, photographie d'une terre et de son peuple, consacré aux Palestiniens, de 1839 à nos jours. Le nouvel ouvrage "Silhouettes dans un paysage" de Elias Sanbar peut être lu comme une mise en mots, mais aussi une explicitation, de ce que donnait à voir le livre précédent.</p>
<p>Il y a six mois Elias Sanbar, l'infatigable rédacteur en chef de la Revue d'Etudes Palestiniennes avait publié Figures du Palestinien? Identité des origines, identités du devenir chez Gallimard (Essais)<br />
D'emblée la référence est visuelle : elle renvoie à un film un<br />
peu raté de Joseph Losey qui porte le même nom qu'un<br />
tableau de Francis Bacon, Figures in a Landscape. Il s'agit<br />
de donner l'épaisseur et la profondeur d'une histoire au<br />
peuple palestinien dont l'existence même a si souvent été<br />
menacée de déni. Cette histoire est présentée comme une<br />
succession de figures, qui chacune participe d'une même<br />
identité, l'identité se définissant par le fait d'être identifiable.<br />
"La permanence d'une identité ne relève plus dès lors de son<br />
immobilité mais de son mouvement, de sa chaîne de figures<br />
sans cesse différentes mais toujours identifiables".<br />
Désireux de faire échapper l'histoire de la Palestine aux<br />
récits mythiques et à leur folle remontée des temps, Elias<br />
Sanbar situe sa première figure, celle des Gens de la Terre<br />
Sainte au dix-neuvième siècle, quand la Palestine, terre<br />
arabe, fait partie de l'empire ottoman, après avoir été incluse<br />
dans l'Etat mamelouk d'Egypte. En dépit de l'absence d'un<br />
Etat, et malgré les divisions administratives imposées par la<br />
Sublime Porte, la Palestine est entièrement présente, avec<br />
ses frontières, sa langue et son peuple formé de "gens<br />
conscients d'être les gens d'ici". C'est l'époque des rivalités<br />
entre les chefs des clans locaux, de la transformation du<br />
statut des paysans dont beaucoup renoncent à leurs droits<br />
de propriété au profit de marchands ou de collecteurs<br />
d'impôts, et des répercussions du mouvement de réformes,<br />
les tanzimat, qui agite un empire ottoman chancelant. Les<br />
élites urbanisées sont gagnées par les idées nouvelles, en<br />
particulier celles du nationalisme arabe, y compris sous sa<br />
forme la plus moderne, celle d'une citoyenneté<br />
supra-confessionnelle, voire laïque qui trouvera son<br />
expression dans l'OLP.<br />
Mais ce pays a aussi la spécificité d'être une Terre sainte, à<br />
la fois juive, chrétienne et islamique. A la géographie<br />
séculière s'ajoute une géographie sacrée dont Jérusalem<br />
occupe le centre. Cette sacralité n'est pas conflictuelle. Les<br />
différentes communautés religieuses de cette<br />
terre-réceptacle, coexistent sans s'exclure l'une l'autre, dans<br />
la symbiose d'une unité qui est celle d'un peuple : le peuple<br />
qui se désigne lui-même comme "Grande Famille de la Terre<br />
Sainte". Les divisions qui traversent cette société sont avant<br />
tout régionales et les luttes qui s'y déroulent n'y opposent ni<br />
les communautés confessionnelles ni les classes en<br />
formation mais les grandes familles qui visent à l'hégémonie.<br />
C'est la transformation de cette terre sainte en terre élue puis<br />
en terre cible, qui sous-tendra les visées européennes avec<br />
l'appui donné aux vagues successives de l'immigration<br />
sioniste et à la fondation des colonies.<br />
La deuxième figure que fait alors apparaître Elias Sanbar,<br />
surgit dans les années qui suivent immédiatement la<br />
Déclaration Balfour, de 1917. C'est celle des Arabes de<br />
Palestine, habitant une terre que la majorité des immigrants<br />
sionistes voient comme une terre sans peuple, mais qui,<br />
déclaré "territoire ennemi occupé" est placée sous<br />
l'administration militaire britannique. L'unité d'un pays<br />
constitué par ses enfants musulmans, chrétiens et juifs est<br />
rompue. Le territoire doit être vidé d'un peuple qui persiste à<br />
être là. Pour chaque Palestinien le rapport à la terre, à sa<br />
terre, se confond avec le refus du déplacement ou du<br />
transfert. La patrie est dès lors vécue comme patrie<br />
menacée. Les émeutes, les révoltes, les grèves, et enfin la<br />
grande révolution de 1936-1939, sont autant de façons de<br />
tenter de résister à cette menace.<br />
Ezzedine Al-Quassam<br />
Dans cette fresque où l'unité nationale palestinienne est<br />
toujours mise en avant, et les divisions internes - ce que l'on<br />
a appelé le factionnalisme - largement gommées subsiste un<br />
personnage énigmatique : c'est Ezzedine Al-Quassam, dont<br />
la mémoire, transformée par la légende, est toujours vivace<br />
chez les Palestiniens. Comme beaucoup de héros de<br />
légende, il était venu de l'extérieur, cheikh syrien infiltré pour<br />
se battre en Palestine et tombé en 1935 à l'issue d'un<br />
accrochage avec les troupes britanniques. Son enterrement<br />
à Haifa donnera lieu à des manifestations populaires d'une<br />
telle ampleur que tous veulent se réapproprier le héros.<br />
L'écrivain Ghassan Kanafani, militant d'extrême gauche, le<br />
comparera à Che Guevara, et en fera le précurseur d'une<br />
guérilla paysanne. Quant au mufti de Jérusalem, Amin<br />
al-Husayni, passablement réactionnaire, il prétendra que<br />
Qassâm était secrètement sous ses ordres. Elias Sanbar<br />
préfère le présenter comme un "patriote au sens large", c'est<br />
à dire un patriote arabe, qui a lutté contre le mandat français<br />
en Syrie et "qui vit intensément son arabisme à travers deux<br />
aspirations qui n'en font qu'une : l'indépendance de la<br />
Palestine et l'unité de tous les Arabes".<br />
Le Palestinien invisible : l'absent<br />
Cette résistance populaire, l'attachement viscéral à la terre,<br />
une vie culturelle intense, n'empêcheront pas la défaite, la<br />
catastrophe (Al-Nakba), et le départ. Le premier livre d'Elias<br />
Sanbar avait été consacré à cette année de l'expulsion (2).<br />
Depuis d'autres travaux d'historiens étayés par de nouveaux<br />
documents sont venus confirmer sa thèse : loin d'avoir fui,<br />
les Palestiniens se sont battus avec des moyens militaires<br />
inférieurs à ceux de leurs adversaires, et près de quinze mille<br />
sont morts au combat. L'historien israélien Benni Morris,<br />
partisan par ailleurs d'Ariel Sharon, a recensé vingt quatre<br />
villages palestiniens dont la population qui ne voulait pas<br />
partir a été massacrée.<br />
Mais à ces faits, déjà connus, Elias Sanbar ajoute de<br />
nouvelles explications : d'ordre stratégique, d'abord,<br />
l'implantation des colonies sionistes encerclant et isolant les<br />
localités palestiniennes prises au dépourvu par cette<br />
méthode encore ignorée et qui est devenue le quotidien des<br />
habitants de Cisjordanie ; d'ordre plus psychologique ensuite,<br />
car tous sont convaincus que leur exil sera de très courte<br />
durée. C'est alors l'ère de la troisième figure, celle du<br />
Palestinien invisible, de l'Absent. Invisible dans son propre<br />
pays, ou absent quand il a été contraint de se réfugier<br />
ailleurs. La patrie devient une terre interdite. Elias Sanbar en<br />
dit plus sur le statut de la patrie absente que sur le vécu<br />
effectif des réfugiés. Il y a désormais, écrit-il, "deux<br />
centralités pour une même terre. Celle de la patrie, de la<br />
terre interdite, et celle de l'exil de la majorité d'un peuple<br />
désormais absent de cette même patrie". Faire coïncider ce<br />
qu'il désigne comme les deux primats, le pouvoir de l'exil<br />
qu'a incarné l'OLP et la pesanteur de la terre natale passe<br />
par la réalisation du retour.<br />
On sait que le droit au retour des Palestiniens, quelles qu'en<br />
soient les modalités concrètes, est encore loin de leur être<br />
accordé ni même reconnu. C'est dans cette perspective qu'il<br />
faut comprendre le livre d'Elias Sanbar qui n'a pas la<br />
lourdeur d'un travail d'historien avec tout l'appareil critique<br />
qui s'y adjoint, ni la prétention d'être un programme politique<br />
de plus. Il polémique contre tous les "négationnismes" qui<br />
ont pu prétendre ou qui disent encore qu'il n'y a ni Palestine<br />
ni Palestiniens. Il le fait avec la ferveur nationale qu'on lui<br />
connaît, pour qu'enfin on cesse d'oublier les absents, ceux<br />
des camps de Gaza, du Liban, ou d'ailleurs, qui devront bien<br />
retrouver un jour une pleine humanité, une vraie maison et<br />
un droit à la citoyenneté.<br />
1 Elias Sanbar, Les Palestiniens. La photographie d'une terre<br />
et de son peuple de 1839 à nos jours. Ed Hazan, avril 2004.<br />
2 Elias Sanbar, Palestine 1948, l'expulsion, Les Livres de la<br />
Revue d'études palestiniennes, 1984.<br />
Elias Sanbar, Figures du Palestinien, Identité des origines,<br />
identité du devenir, NRF Essai, Gallimard. 19,50 Euros</p>
<p>Sophie Dayan-Herzbrun</p>
]]></content:encoded>
</item>
<item>
<title><![CDATA[Guerres Israélo-arabes, la spirale infernale]]></title>
<link>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=188</link>
<pubDate>Sun, 04 May 2008 15:42:21 +0000</pubDate>
<dc:creator>nadeau</dc:creator>
<guid>http://laquinzaine.wordpress.com/?p=188</guid>
<description><![CDATA[Morris, Benny &#8221; Victimes. Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste &#8220;. Un article de]]></description>
<content:encoded><![CDATA[<p><em>Morris, Benny " Victimes. Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste ". Un article de Bensoussan, Georges " La spirale infernale "  Revue N° 855 parue le 01-06-2003</em></p>
<p>La politique sioniste est à la fois entravée et soulagée par un refus arabe qui un siècle durant repousse tout compromis avec la réalité. Un refus répété qui pousse le camp adverse à radicaliser à son tour son attitude. Spirale infernale qui conduit à une situation inouïe dans l'histoire diplomatique où l'on voit le vainqueur de 1967 venir demander la paix, quand le vaincu exige, lui, la reddition inconditionnelle de son vainqueur... Le 19 juin 1967, en effet, Israël fait discrètement savoir<br />
à l'Egypte et à la Syrie qu'il est prêt à rendre sur le champ le Sinaï et le Golan contre un traité de paix. Refus immédiat.<br />
Benny Morris<br />
Victimes. Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste<br />
trad. de l'Anglais par Agnès Dufour et Jean-Michel<br />
Goffinet<br />
Complexe-IHTP-CNRS<br />
Au travers d'une étude documentée mais partielle (les<br />
archives arabes sont inaccessibles aux chercheurs), Benny<br />
Morris rappelle combien nombre d'aspects de l'Intifada<br />
actuelle trouvent leur source dans la révolte arabe de 1936<br />
comme dans la guerre de 1948 : ainsi en va-t-il de la<br />
stratégie arabe d'attaque des routes, point faible du<br />
peuplement juif, ainsi du dépérissement de la révolte dans<br />
des formes de brigandage et de corruption, ainsi de la<br />
pratique du double langage à l'endroit de la terreur. Très tôt,<br />
aussi, les émeutiers arabes prennent l'habitude de déraciner<br />
les arbres fruitiers ; 200 000 arbres "juifs" sont ainsi jetés bas<br />
dans la seule révolte de 1936.<br />
Le refus arabe prend aussi la forme d'une collusion de<br />
certains de ses leaders avec le nazisme, collusion facilitée<br />
par l'antisionisme radical du Führer. Un certain nationalisme<br />
arabe s'est en effet rapproché du Reich, tandis qu'Amin<br />
Al-Husseini fut lui-même directement complice de la Shoah.<br />
L'effondrement palestinien de 1948<br />
Le massacre perpétré par le groupe sioniste de l'Irgoun<br />
contre le village palestinien de Deir Yassine le 9 avril 1948<br />
(entre 100 et 110 victimes) est suivi en retour (13 avril) du<br />
massacre d'un convoi de médecins juifs et d'infirmières (70<br />
morts) montant vers Jérusalem. Cette violence<br />
exterminatrice rend compte du pessimisme de Ben Gourion<br />
le soir du vote de la résolution de l'ONU : "Je ne pouvais pas<br />
danser avec eux. Je ne pouvais pas chanter cette nuit-là. En<br />
les voyant tous si joyeux, je n'avais qu'une pensée : ils<br />
allaient partir pour la guerre."<br />
Faits à l'appui à partir des archives désormais ouvertes de<br />
l'Etat d'Israël, Morris montre comment la direction sioniste<br />
aborde la question du "transfert" (de la population arabe). Il<br />
ramène à ses justes (et modestes) proportions le fameux<br />
"plan Dalet" de 1948, en l'éclairant par la volonté de rendre<br />
viable un Etat juif qui ne l'eut jamais été sans échange de<br />
populations. Il rappelle que la fuite précoce de l'élite<br />
palestinienne a sapé le moral de la population en insistant<br />
sur l'amplification par la propagande arabe (254 tués au lieu<br />
de 110) du massacre de Deir Yassine, laquelle a exacerbé la<br />
panique et l'exode. Il y eut rarement expulsion directe,<br />
analyse Morris (sauf dans le cas de Lod et de Ramleh) :<br />
comme toute population civile, les Arabes s'enfuient devant<br />
la guerre, mais peut-être, aussi, parce qu'ils craignent de<br />
subir ce qu'ils eussent eux-mêmes fait subir aux Juifs s'ils<br />
avaient été victorieux.<br />
L'effondrement palestinien de 1948 doit beaucoup à des<br />
élites arabes dont Benny Morris écrit qu'elles étaient<br />
"fondamentalement corrompues et vénales